Afrique subsaharienne : un déficit de capital humain peut coûter jusqu’à 68 % de revenus futurs

Dans des régions comme l’Afrique subsaharienne, le déficit de capital humain fait perdre entre 58 % et 76 % des revenus potentiels. La fragilité des systèmes de santé, la faible qualité de l’éducation

Afrique subsaharienne : un déficit de capital humain peut coûter jusqu’à 68 % de revenus futurs

En Afrique subsaharienne, les déficits en capital humain restent parmi les plus élevés au monde. Selon la Banque mondiale, les enfants nés aujourd’hui dans la région pourraient gagner jusqu’à 68 % de revenus supplémentaires à l’âge adulte si leur niveau de santé et d’éducation atteignait celui des pays les plus performants à revenu comparable.

C’est ce qu’indique son rapport 2026 sur l’Indice de capital humain plus (ICH+) publié à la mi-février.

L’ICH+ est une version élargie de l’indice classique introduit par la Banque mondiale en 2018. Contrairement à l’indice initial, qui mesurait le capital humain jusqu’à l’âge de 18 ans, il étend l’analyse jusqu’à 65 ans, intégrant ainsi l’ensemble du cycle de vie productif. Il mesure également « l’efficacité avec laquelle un pays construit son capital humain, en suivant la probabilité que les enfants d’aujourd’hui deviennent des adultes en bonne santé, instruits et productifs ».

Cet indicateur est stratégique, car il permet d’évaluer la capacité réelle d’un pays à transformer sa population en richesse économique, en reliant directement capital humain et revenus futurs. Chaque point supplémentaire de l’indice correspond à une augmentation potentielle des gains à vie.

L’indice intègre des mesures issues de trois dimensions du capital humain, notamment la santé, qui inclut la survie des adultes, la nutrition (notamment la réduction du retard de croissance) et l’environnement sanitaire global. L’éducation est mesurée par les années de scolarité ajustées à la qualité des apprentissages, ainsi que par l’accès à l’enseignement supérieur. L’emploi quant à lui tient compte de l’expérience professionnelle, du taux d’activité, du chômage et de la qualité des emplois.

Ces trois dimensions déterminent le niveau de productivité qu’un individu peut atteindre au cours de sa vie active.

Selon le document, « l’indice varie de 0 à 325. Les unités de cette échelle correspondent à des augmentations en pourcentage des revenus du travail ».

L’Afrique subsaharienne affiche un score moyen d’environ 127 points à l’ICH+, bien en dessous de la moyenne mondiale estimée à 186 points. La région se caractérise également par des performances globalement faibles et homogènes. Le Tchad affiche le score le plus faible (89), tandis que les Seychelles enregistrent le score le plus élevé (227).

Les raisons de la perte

En Afrique subsaharienne, les déficits de capital humain s’expliquent par une combinaison de facteurs structurels majeurs. Le rapport note que « l’éducation et l’emploi expliquent la majeure partie des variations entre pays. La composante éducation de l’ICH+ montre la plus grande disparité entre les groupes de revenu, les résultats d’apprentissage représentant l’essentiel de cette hétérogénéité ».

Dans le domaine éducatif, les performances restent bien en dessous du score maximum fixé à 188. Le Gabon enregistre un score de 70, la République démocratique du Congo (RDC) obtient un score de 63, tandis que le Niger affiche un score de 30. Le Kenya se démarque avec un score de 109, alors que les Seychelles atteignent 126.

Sur le marché du travail, la situation est également préoccupante, avec un score de -10 pour São Tomé, soit le plus bas à l’échelle mondiale. Cela s’explique par un chômage élevé des jeunes, une forte prédominance de l’emploi informel, ainsi qu’une inadéquation persistante entre la formation et les besoins économiques.

Selon le rapport, les scores en matière de santé restent relativement faibles, autour de 30, en deçà du maximum possible (50). La Côte d’Ivoire obtient un score de 36, le Nigeria 33 et le Kenya 37. Sans amélioration, une population en mauvaise santé ne peut pas être productive.

À ces contraintes s’ajoutent les effets des conflits et de la fragilité, qui touchent plusieurs pays de la région et désorganisent durablement les systèmes de santé, d’éducation et d’emploi. Par ailleurs, les inégalités de genre accentuent ces pertes.

Un score face à un enjeu démographique inquiétant

L’enjeu démographique lié à l’ICH+ est particulièrement critique pour l’Afrique subsaharienne. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2025, au cours des 25 prochaines années, la population en âge de travailler en Afrique subsaharienne devrait croître plus vite que dans toute autre région en développement, avec plus de 620 millions de personnes supplémentaires sur le marché du travail. La population totale devrait ainsi atteindre 2,4 milliards.

Cette croissance démographique signifie une forte augmentation du nombre d’élèves à scolariser, davantage de personnes ayant besoin d’un système de santé adapté à leurs besoins, ainsi qu’une nécessité accrue de création d’emplois.

Sans amélioration du capital humain, une grande partie de cette future population active restera sous-qualifiée et sous-productive, et le chômage des jeunes pourrait atteindre des niveaux critiques.

Les contraintes liées à la santé, à l’éducation ainsi qu’à l’emploi

En Afrique subsaharienne, malgré une croissance économique soutenue, les systèmes de santé, d’éducation et d’emploi restent confrontés à des contraintes structurelles majeures : sous-investissement chronique, inégalités d’accès et marché du travail dominé par le sous-emploi et l’informel.

Les enjeux liés au secteur sanitaire sont parmi les plus importants et critiques. La région continue de faire face à un triple problème : pénurie de personnel, insuffisance des infrastructures et manque d’accès à des soins de qualité. Selon l’Organisation mondiale de la santé, « sur les 57 pays du monde souffrant d’une pénurie critique de personnels de santé, 36 se trouvent en Afrique (0,21 médecin pour 1 000 habitants). L’Afrique abrite seulement 1,3 % des professionnels de santé, alors qu’elle supporte à elle seule 25 % de la charge mondiale de maladies ».

Malgré des progrès récents constatés dans plusieurs pays, « la mortalité infantile et maternelle reste élevée dans de nombreux pays africains. L’Afrique, qui ne représente que 15 % de la population mondiale, concentre 50 % des décès dus aux maladies transmissibles dans le monde », souligne le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD).

Les faibles performances en matière de santé traduisent un accès limité à des services de qualité : un tiers des Africains vivent à plus de deux heures de route d’un centre de soins, tandis que les hôpitaux souffrent de graves pénuries de lits, d’équipements médicaux et de médicaments.

Dans le secteur éducatif, la tendance est également préoccupante. Le rapport conjoint de l’UNESCO, de l’UNICEF et de l’Union africaine souligne que les progrès de l’éducation en Afrique demeurent très insuffisants. Même si les inscriptions scolaires ont augmenté depuis 2015, plus de 100 millions d’enfants ne sont toujours pas scolarisés. Le rapport du profil panafricain d’Afrobarometer, publié en janvier 2026, révèle également que l’éducation est désormais considérée comme une priorité par les citoyens africains.

Les systèmes éducatifs sont marqués par de faibles acquis scolaires. Par ailleurs, la région fait face à une qualité insuffisante des enseignements, à un manque d’infrastructures, à une pénurie d’enseignants qualifiés ainsi qu’à une inadéquation entre la formation et les besoins du marché du travail. Selon l’Équipe spéciale internationale sur les enseignants pour l’éducation 2030, « l’Afrique subsaharienne a besoin de 11 millions d’enseignants supplémentaires pour garantir une éducation de qualité à tous les apprenants. Pour atteindre les objectifs en matière d’éducation d’ici à 2030, la région devra recruter 15 millions d’enseignants supplémentaires ».

L’amélioration du capital humain est d’autant plus déterminante dans une région où la croissance démographique est exponentielle. L’enjeu consiste à transformer cette dynamique en véritable dividende démographique : une jeunesse nombreuse, qualifiée et productive, capable de stimuler la croissance mondiale. À l’inverse, sans progrès significatifs dans le développement du capital humain, cette expansion démographique risque de devenir une source de tensions sociales majeures, alimentant chômage, pauvreté et instabilité.

Concernant l’emploi, la région doit relever un double défi : accélérer la création d’opportunités pour absorber une population active en pleine expansion, tout en veillant à ce que ces emplois soient mieux rémunérés, plus stables et porteurs de véritables perspectives d’avenir.

« Le taux d’activité en Afrique subsaharienne figure parmi les plus élevés au monde 75 % pour les hommes et 65 % pour les femmes âgées de 15 ans et plus. Pourtant, la majorité des nouveaux entrants sur le marché du travail rejoignent des secteurs informels, caractérisés par une faible productivité et des perspectives limitées en matière de croissance des revenus, de réduction de la pauvreté et de mobilité sociale », rapporte la Banque mondiale.

Avec des efforts soutenus, l’Afrique subsaharienne peut améliorer sa situation

Les régions situées en dessous de la moyenne mondiale de l’ICH+, dont l’Afrique subsaharienne, disposent d’un potentiel considérable : elles pourraient accroître leurs revenus du travail de 58 % à 76 % si leur capital humain atteignait celui des pays les plus performants à revenu comparable, précise le rapport. Les gains les plus importants concernent précisément ces régions où les déficits de capital humain entraînent des pertes massives de productivité. À titre d’exemple, le Nigeria et l’Égypte pourraient progresser d’environ 70 points en alignant leurs résultats sur les standards les plus élevés pour leur niveau de revenu par habitant. Source : Agence Ecofin