Algérie-Mali : consolider la détente

Algérie-Mali : consolider la détente

Alger et Bamako ont annoncé plusieurs mesures visant à relancer leurs relations bilatérales, qui s’étaient fortement détériorées depuis 2023. Les deux voisins devraient consolider cette détente pour renforcer leur coopération, à l’heure où le Mali fait face à la menace croissante des groupes armés séparatistes et jihadistes.

Les relations entre le Mali et l’Algérie, acteur historique des efforts de stabilisation au Sahel, se sont détériorées depuis 2023 en raison notamment du tournant souverainiste de Bamako et de son offensive contre les séparatistes du nord. En juillet, les deux capitales ont toutefois annoncé plusieurs mesures de détente. La crise a affaibli la coopération entre les deux voisins alors que la menace des groupes armés séparatistes et jihadistes ne cesse de s’étendre au Mali. Appuyé par des acteurs extérieurs – notamment la Russie, mais aussi la Turquie –, Bamako privilégie une réponse militaire aux insurrections, au détriment d’initiatives politiques. Avec l’aide de médiateurs africains, Alger et Bamako devraient approfondir leur rapprochement afin de sécuriser leur frontière commune. Ils devraient ensuite œuvrer à un règlement négocié de la crise malienne, en y associant toutes les parties au conflit. Alger devrait convaincre Moscou et Ankara de soutenir cette démarche.

Les relations entre l’Algérie et le Mali plongent leurs racines dans l’histoire coloniale du Sahara central et dans la manière dont la France a administré puis morcelé cet espace au tournant du 20e siècle. En 1902, les autorités françaises ont divisé le sud de l’Algérie en quatre territoires – Aïn Sefra, Ghardaïa, Touggourt et les Oasis – placés sous la tutelle du ministère de l’Intérieur et administrés selon un mode militaire par un corps d’officiers dit des « Affaires indigènes ». Le Mali, alors Soudan français, relevait de l’Afrique occidentale française (AOF) et dépendait du ministère des Colonies. En 1905, ces administrations, parfois concurrentes, ont institué une frontière de près de 1 400 kilomètres au cœur d’un espace jusque-là unifié par les réseaux caravaniers, tribaux et culturels.

Les Touareg, populations d’origine berbère parlant le tamasheq et traditionnellement nomades, constituent l’un des principaux groupes humains de ce vaste espace désertique et faiblement peuplé. Historiquement, les Touareg se sont organisés en confédérations tribales autour des massifs de l’Ahaggar, de l’Ajjer, de l’Aïr et de l’Adagh, ainsi que dans les vallées reliant ces ensembles. Leur aire de nomadisme s’étendait sur les territoires actuels de l’Algérie, de la Libye, du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Mais, à partir des années 1960, les politiques économiques des Etats indépendants, le contrôle accru de leurs déplacements et les sécheresses ont conduit au déclin de leur mode de vie. Si beaucoup se sont sédentarisés ou vivent désormais du pastoralisme semi-nomade, d’autres se sont tournés vers la contrebande transfrontalière. Une partie a migré vers les villes ou à l’étranger, formant une diaspora dynamique. Les Touareg ont aujourd’hui une population estimée entre 1,5 et trois millions d’individus, le Niger et le Mali comptant les effectifs les plus importants, suivis de l’Algérie.

Depuis son indépendance en 1960, le Mali a été particulièrement exposé aux rébellions de ses populations septentrionales.

Depuis son indépendance en 1960, le Mali a été particulièrement exposé aux rébellions de ses populations septentrionales. La première insurrection, réprimée dans le sang par le gouvernement du premier président malien, Modibo Keïta, a eu lieu en 1963. D’autres soulèvements ont éclaté à partir des années 1990, se poursuivant jusqu’à ce jour (voir annexe A). Ces révoltes s’expliquent en premier lieu par l’incapacité de l’Etat malien, fortement centralisé, à intégrer durablement les communautés du nord du pays, tant sur le plan politique qu’économique. A partir des années 1980, et plus encore depuis les années 2010, l’idée d’un Etat indépendant dans le nord du Mali – l’Azawad – a ainsi émergé parmi les insurgés.

Dès sa propre indépendance en 1962, l’Algérie a craint de voir se constituer un mouvement capable de regrouper les Touareg de la région autour d’un projet séparatiste plus large. Alger a donc cherché à prévenir toute contagion, d’abord en soutenant la répression malienne lors du soulèvement de 1963, puis en prônant une solution politique. Depuis 1991, le pouvoir algérien a ainsi été à l’initiative des principaux accords de paix entre l’Etat malien et les rébellions nordistes. L’Algérie est attachée à ce rôle de médiateur, qu’elle considère comme un instrument de sécurité nationale et de stabilisation régionale. 

Mais, ces dernières années, Bamako a contesté la légitimité d’Alger, l’accusant d’ingérence et de partialité. Au pouvoir depuis 2021 après un double coup d’Etat, les dirigeants militaires maliens ont engagé un agenda souverainiste. Ce tournant a conduit Bamako à privilégier une réponse avant tout militaire face aux groupes armés, provoquant l’effondrement de l’accord de paix d’Alger de 2015 et déclenchant une crise sans précédent avec l’Algérie. Des mesures de détente annoncées en juillet ont toutefois suscité l’espoir d’une normalisation des relations entre les deux pays.

Ce rapport retrace l’évolution des relations entre Alger et Bamako et analyse les facteurs à l’origine de la rupture. Il montre comment cette brouille a contribué à la dégradation du climat sécuritaire au Mali au cours des dernières années et propose des pistes pour consolider la désescalade entre les deux voisins ainsi qu’un règlement du conflit malien fondé sur le dialogue. Cette recherche s’intéresse en particulier à la perspective algérienne, offrant un autre point de vue sur une crise souvent observée – y compris par Crisis Group – depuis Bamako. Elle repose sur des dizaines d’entretiens menés entre 2022 et 2026 avec des responsables et anciens responsables algériens et maliens, ainsi qu’avec des diplomates, universitaires, journalistes et chercheurs nord-africains et occidentaux. Environ 80 pour cent des personnes interrogées sont des hommes. Ce rapport s’appuie enfin sur des déclarations officielles, des publications antérieures de Crisis Group, des articles de presse et des sources issues des réseaux sociaux.

La médiation, un outil stratégique pour l’Algérie

Les relations entre l’Algérie et le Mali sont structurées par la crainte commune de la fragmentation territoriale. Dès les indépendances, la question touareg s’est imposée comme un enjeu central, contribuant à la sécurisation croissante de leur espace saharien. Si Alger et Bamako ont coopéré pour réprimer la première rébellion dans le nord du Mali en 1963, cette solidarité s’est ensuite érodée en raison de l’afflux de réfugiés maliens en Algérie et du rôle déstabilisateur de la Libye voisine. A partir des années 1990, l’Algérie a opté pour une neutralité active, s’imposant comme un acteur clé des processus de paix au Mali, sans toutefois réussir à endiguer la violence.

Bamako et Alger unis contre le spectre du séparatisme

La proclamation de la République du Mali, en septembre 1960, a marqué l’émergence d’un Etat centralisé dirigé par des élites dont très peu provenaient du nord du pays. Inspiré du modèle jacobin français et du socialisme africain, le jeune Etat malien a rapidement cherché à affirmer son autorité sur son territoire et à prévenir toute velléité sécessionniste. Mais cette centralisation a alimenté le ressentiment de nombreux nordistes, pour qui le nouveau pouvoir est apparu comme une domination étrangère, parfois plus interventionniste que ne l’était l’administration coloniale française. Des tensions ont notamment émergé avec les sociétés nomades, attachées à leurs structures sociales, économiques et culturelles traditionnelles.

Durant la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), la solidarité entre Bamako et les nationalistes algériens a été totale. Le Front de libération nationale algérien s’est implanté à Gao et à Kidal (nord du Mali) après la conférence de Casablanca de janvier 1961, durant laquelle plusieurs Etats africains dits « progressistes » ont formé un front sud-saharien pour ravitailler les maquis algériens et mener des actions contre les bases françaises. Pour Alger comme pour Bamako, la menace était claire : voir la France, avec l’appui des Touareg, détacher le Sahara central – riche en ressources minières et pétrolières, découvertes au début des années 1950 – pour l’intégrer à l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS), un établissement public créé en 1957 pour administrer le Sahara français.

A l’indépendance de l’Algérie en 1962, les deux Etats partageaient la même fragilité et les mêmes craintes de fragmentation territoriale, favorisant leur rapprochement.

A l’indépendance de l’Algérie en 1962, les deux Etats partageaient la même fragilité et les mêmes craintes de fragmentation territoriale, favorisant leur rapprochement. Alger redoutait qu’une rébellion touareg au Mali ne se propage au sud de l’Algérie, tandis que Bamako voyait dans le soutien algérien un appui précieux pour consolider son autorité dans le nord du pays. Cette convergence d’intérêts s’est manifestée en 1963, lors de la première révolte à dominante touareg dans le nord du Mali. Un accord informel passé entre les deux Etats a permis à l’armée malienne de poursuivre les rebelles jusque sur le territoire algérien. Les deux pays ont coopéré étroitement pour réprimer le soulèvement, faisant des centaines de morts parmi les insurgés.

La répression et un contrôle plus strict des frontières ont ensuite profondément affaibli les sociétés nomades du nord du Mali. Sous le régime socialiste des années 1960, la prise en charge exclusive par l’Etat de la commercialisation des produits agricoles et des biens de première nécessité a contribué au déclin économique de ces communautés. Ces politiques, combinées aux sécheresses des années 1970 et 1980, ont entrainé une crise humanitaire et un exode massif. Des dizaines de milliers de Touareg ont fui vers l’Algérie ; beaucoup se sont établis dans les régions frontalières de Boughessa, de Bordj Badji Mokhtar et de Tin Zaouatine.

De la solidarité algérienne à la neutralité stratégique

Dans les années 1980, la présence de près de 40 000 réfugiés maliens en Algérie – en majorité des Touareg de la confédération des Kel Adagh – a modifié le positionnement d’Alger. Après avoir fui les conditions de vie difficiles dans le nord du Mali, de nombreux réfugiés ont intégré des circuits de contrebande et de trafic de change, profitant de l’essor de l’économie informelle transsaharienne. Mais les autorités algériennes, jusque-là tolérantes envers ces activités souterraines qui participaient au maintien de la paix sociale, ont commencé à les voir avec suspicion, d’autant que le leader libyen de l’époque, Mouammar Kadhafi, cherchait dans le même temps à renforcer la cause touareg dans le cadre de sa politique saharienne. Projetant la création d’un ensemble saharo-soudanais musulman impliquant l’abolition des frontières héritées de la colonisation, le dirigeant libyen a accueilli, formé et équipé de jeunes Touareg, leur promettant soutien et reconnaissance politique. Ce faisant, il a participé à la structuration du mouvement touareg.

Face à l’offensive libyenne, Alger a adopté une attitude de prudence mêlée de fermeté. Le pays a renforcé la surveillance de ses frontières, durci le contrôle des populations du sud et expulsé des milliers de réfugiés maliens. Pour éviter que la contagion séparatiste ne gagne ses Touareg, l’Algérie a encouragé leur intégration contrôlée dans la société algérienne, créant des programmes d’arabisation, les encourageant à se sédentariser et les associant à des politiques de développement économique centrées sur les hydrocarbures, les infrastructures stratégiques et le tourisme. Cette démarche a permis de préserver la stabilité du sud du pays.

Lorsqu’une nouvelle rébellion a éclaté dans le nord du Mali au début des années 1990, l’Algérie a affiché une neutralité pragmatique. Affaiblie sur le plan intérieur par une crise socioéconomique et la montée de la contestation islamiste, Alger voulait éviter de s’aliéner Mouammar Kadhafi. Occuper une position médiane entre les insurgés et Bamako permettait aussi au pouvoir algérien d’orienter les revendications des Touareg du Mali vers une meilleure intégration à l’Etat malien plutôt que vers une sécession, qui aurait pu entrainer les Touareg algériens. La sécurité militaire a ainsi toléré que ces derniers apportent un soutien logistique et humanitaire aux Touareg maliens, qui utilisaient le territoire algérien comme base arrière. Malgré les protestations de Bamako, Alger a laissé transiter hommes et matériels tout en se présentant comme un acteur impartial.

L’Algérie s’affirme comme médiateur régional

Avec le temps, cette neutralité a permis à l’Algérie de s’imposer comme le principal médiateur entre Bamako et les groupes rebelles. En plus de prévenir l’émergence d’un mouvement séparatiste sur son territoire, ce positionnement présentait deux autres avantages pour Alger. D’une part, il lui a permis de contrer une nouvelle tentative d’instrumentalisation de la question touareg par Mouammar Kadhafi. D’autre part, éviter un effondrement du voisin malien revenait à limiter l’afflux de réfugiés et les coûts humanitaires associés.

L’Algérie a ainsi joué un rôle central dans la signature de l’accord de Tamanrasset (janvier 1991) et du Pacte national (avril 1992). Selon les termes de ces ententes, les rebelles ont renoncé à leurs revendications indépendantistes, tandis que Bamako a accordé un statut particulier au nord du Mali, reconnaissant les identités touareg et maure et créant des assemblées locales et régionales dotées de compétences élargies, y compris en matière de maintien de l’ordre. Alger, garant du processus, a présidé la commission de suivi. L’Algérie a de nouveau tenu un rôle décisif dans les négociations qui ont abouti à l’accord d’Alger de 2006, après une nouvelle rébellion dans le nord du Mali. Le texte visait cette fois à apaiser les tensions par une décentralisation accrue, l’intégration de combattants rebelles dans l’armée et le développement local.

[Les accords de 1991 et de 2006 et le Pacte national] se sont [...] révélés incapables d’endiguer les violences.

Ces accords se sont toutefois révélés incapables d’endiguer les violences, en partie à cause des mécanismes mêmes qu’ils prévoyaient. Les ententes de 1992 et de 2006 incluaient en effet un volet de démilitarisation du nord du Mali – une mesure exigée par les rebelles. Censé apaiser les tensions, ce dispositif a produit l’effet inverse : la réduction du maillage militaire, la fermeture des postes avancés et l’abandon des opérations de sécurité ont laissé de vastes territoires livrés à eux-mêmes. Ces espaces sont alors devenus des zones grises propices à la contrebande, aux trafics transsahariens et à l’implantation de groupes jihadistes, que l’Algérie a contribué à refouler vers le Sahel en les pourchassant depuis son propre sol.

La chute de Mouammar Kadhafi en 2011 a encore davantage bouleversé le Mali. Le retour d’anciens combattants touareg de Libye a conduit à la création, la même année, du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), avec l’objectif d’obtenir l’indépendance du nord du Mali. Le groupe a multiplié les actions armées et s’est allié temporairement à des jihadistes, plongeant le Mali dans une crise majeure. Celle-ci a débouché sur le coup d’Etat de mars 2012 qui a renversé le président Amadou Toumani Touré. Le 5 avril, quelques jours après la prise de Gao par les groupes armés, une unité du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, issu d’une scission d’al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), a attaqué le consulat algérien de cette ville, enlevant sept diplomates.

Si l’intervention franco-africaine de janvier 2013 a permis de repousser les groupes armés, les violences ont ensuite repris. Les attaques jihadistes et les affrontements entre coalitions touareg – opposant la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), partisane d’une ligne dure, à la Plateforme des mouvements du 14 juin 2014 (Plateforme), soutenant l’Etat malien – se sont intensifiés. En 2014, alors que le processus de paix conduit par la Minusma, la mission de l’ONU pour le Mali, s’enlisait, Alger a repris l’initiative. Opposée à l’opération française, qu’elle considérait comme un risque pour sa sécurité intérieure, l’Algérie a mis en place un comité de médiation réunissant la CMA, la Plateforme et le gouvernement malien. Après la défaite de l’armée malienne à Kidal, en mai 2014, cette médiation, qui rassemblait une large équipe internationale, a fini par s’imposer.

Les pourparlers ont abouti à la signature de l’accord de paix d’Alger de 2015. Reposant sur quatre piliers (régionalisation, intégration des ex-combattants, développement et justice transitionnelle), l’entente a constitué une victoire diplomatique pour l’Algérie, confortant son image de puissance régionale stabilisatrice. Malgré les limites du texte, qui reprenait globalement le contenu des précédents, Alger lui a accordé une valeur stratégique, y voyant l’aboutissement de sa lutte contre les groupes armés sur son sol, fondée sur une stratégie mêlant réponse politico-militaire, réconciliation nationale et développement économique.

Mais, imposé par la médiation internationale, l’accord s’est heurté à un manque de volonté politique. Bamako a différé les réformes les plus sensibles, comme l’approfondissement de la décentralisation, et certains groupes armés ont profité du statu quo pour maintenir leur influence dans le nord. Surtout, l’accord n’a pas traité les racines du conflit : il a exclu les groupes jihadistes et a largement ignoré les questions liées aux trafics, aux conflits fonciers, aux rivalités communautaires et à la perte de légitimité de l’Etat, alors que ces enjeux constituaient le terreau de l’insurrection. En parallèle, la priorité donnée par le Mali et la France aux opérations antiterroristes a marginalisé la dimension politique de la paix. Face à une insécurité persistante et une médiation régionale inefficace, l’accord d’Alger s’est mué en une paix précaire – formelle, mais sans véritable réconciliation.

La crise algéro-malienne

Depuis la prise de pouvoir d’un régime militaire en 2021, le Mali est entré dans une nouvelle phase politique marquée par un virage souverainiste. Celui-ci s’est traduit par une rupture progressive avec l’architecture sécuritaire internationale en place depuis 2013 et par un repositionnement diplomatique à travers de nouveaux partenariats, notamment avec la Russie. L’Algérie n’a d’abord été qu’indirectement visée par ce tournant. Mais, fin 2023, la remise en cause de l’accord d’Alger par Bamako et l’offensive de l’armée malienne et de ses alliés russes dans le nord du Mali, alors même que l’Algérie poursuivait ses activités de médiation, ont ouvert une crise diplomatique sans précédent. Celle-ci a atteint son paroxysme en avril 2025 avec la destruction d’un drone malien par l’Algérie près de la frontière entre les deux pays.

La reprise des hostilités entre les forces maliennes et les séparatistes à dominante touareg dans le nord du Mali en 2023 a entraîné plusieurs incidents frontaliers, alimentant les tensions diplomatiques entre Bamako et Alger. Source : recherche de Crisis Group; Global Forest Watch; Natural Earth. CRISIS GROUP

Le tournant souverainiste au Mali

Dès leur arrivée au pouvoir en 2020-2021 après un double coup d’Etat, les autorités de transition maliennes ont fait du souverainisme le moteur de leur action politique. Alliant nationalisme et références au panafricanisme, elles affirment vouloir rétablir l’autonomie d’action de l’Etat, érodée, selon elles, par une décennie d’interventions étrangères incapables de mettre fin à la crise politique et sécuritaire ouverte en 2012. Ce nouvel agenda influence en profondeur l’action gouvernementale. Sur le plan sécuritaire, les autorités ont repris la main, démantelant le dispositif international déployé sous l’impulsion de la France et nouant de nouvelles alliances, notamment avec la Russie. Sur le plan diplomatique, elles ont pris leurs distances avec de nombreux partenaires régionaux et occidentaux.

Le souverainisme malien s’inscrit dans une culture politique jacobine, anti-occidentale et tiers-mondiste, également présente en Algérie. Cet arrière-plan idéologique complique les relations entre les deux pays, incitant Bamako à refuser le « rôle de petit frère » qu’Alger tend à lui assigner et à profiter des opportunités offertes par d’autres puissances (voir section V). Si la France a d’emblée été ciblée, l’Algérie ne l’a été au départ qu’à la marge. En 2022, Alger est intervenu comme médiateur entre le Mali et la Cedeao, lorsque le bloc régional envisageait des sanctions économiques sévères contre Bamako après le putsch militaire. Pour ne pas perdre sa neutralité vis-à-vis des groupes signataires de l’accord, l’Algérie a toutefois gardé ses distances avec les autorités de transition, tout en plaidant pour un dialogue constructif. Néanmoins, le départ en décembre 2023 de la Minusma, à la demande des autorités maliennes, a considérablement fragilisé le cadre mise en œuvre de l’accord de 2015, le privant de l’un de ses principaux soutiens.

Tensions diplomatiques

Des tensions diplomatiques entre Alger et Bamako ont fini par éclater fin 2023. En novembre, une offensive de l’armée malienne et du groupe paramilitaire russe Wagner a abouti à la reprise de la ville de Kidal, le principal fief touareg, provoquant la fuite des troupes rebelles vers la frontière algérienne, dont certaines ont pénétré en Algérie. Le 13 décembre, le gouvernement algérien a réitéré sa « ferme conviction » que l’accord d’Alger constituait le meilleur cadre pour parvenir à la paix dans le nord du Mali, invitant les signataires des deux camps à y revenir.

L’avancée de l’armée malienne se poursuivant, les autorités algériennes ont invité à Alger les principaux représentants de la rébellion. Mi-décembre, les dirigeants du Cadre stratégique permanent pour la paix, la sécurité et le développement (CSP-PSD) – coalition créée en 2021 de la fusion de la CMA et de la Plateforme – y ont rencontré des diplomates algériens. Les derniers auraient exhorté les premiers à revenir dans l’accord, tandis que les premiers affirmaient qu’un dialogue était impossible dans le contexte d’alors. Le 19 décembre, les honneurs rendus par le gouvernement algérien à l’imam Mahmoud Dicko, présent à Alger dans le cadre de ces consultations, ont déclenché l’ire de Bamako. Influent chef religieux rigoriste originaire du nord du Mali, Mahmoud Dicko a joué un rôle décisif dans les manifestations de 2020 ayant conduit à la chute du président Ibrahim Boubacar Keïta. Exilé en Algérie depuis cette visite, il se montre critique envers les autorités de transition, les accusant d’avoir engendré un échec sécuritaire, une dérive autoritaire et un isolement diplomatique.

Hisser l’imam Dicko au rang d’homme d’Etat était une façon pour le pouvoir algérien de signifier à Bamako que l’Algérie continuait de discuter avec des figures clés susceptibles de contribuer à la résolution de la crise malienne dans le cadre de l’accord d’Alger. Lors de son échange avec le chef de l’Etat algérien Abdelmajid Tebboune – suivant sa réception à la présidence, diffusée à la télévision nationale –, Mahmoud Dicko a remercié l’Algérie d’être « aux côtés du Mali, dans toutes les étapes et les crises [que le pays] a traversées ». Le lendemain, le ministre malien des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur algérien à Bamako pour dénoncer les « actes inamicaux » des autorités algériennes. En réponse, le gouvernement algérien a convoqué l’ambassadeur malien à Alger, appelant Bamako à se joindre aux efforts de négociation menés par l’Algérie dans le cadre de l’accord.

Toutefois, les démarches d’Alger se sont heurtées au rejet malien de toute médiation sous son égide. Le 31 décembre, le colonel Assimi Goïta, président de la transition malienne, a annoncé la « nationalisation du processus de paix » à travers la mise en place d’un dialogue inter-malien. Placée sous l’autorité du gouvernement, cette plateforme visait à traiter les racines du conflit tout en réaffirmant l’unité nationale et l’intégrité territoriale du Mali. Parallèlement, Bamako a pu compter sur le soutien du Burkina Faso et du Niger, également dirigés par des militaires depuis leurs coups d’Etat respectifs en 2022 et 2023. Rejetant toute supposée ingérence étrangère et affirmant leur souveraineté, ces trois pays ont créé, en septembre 2023, l’Alliance des Etats du Sahel (AES), avant d’annoncer leur retrait de la Cedeao en janvier 2024.

L’escalade verbale

Début 2024, une escalade verbale entre les responsables maliens et algériens a précipité la fin de l’accord d’Alger. Le 20 janvier, à l’occasion du sommet du Mouvement des non-alignés, le ministre malien de l’Administration territoriale a accusé l’Algérie d’ingérence dans les affaires intérieures du Mali, lui reprochant d’avoir introduit un chapitre sur la crise malienne dans la déclaration finale du sommet. Bien que le gouvernement algérien ait démenti ces accusations, Bamako a annoncé, dans un communiqué daté du 25 janvier, la fin immédiate de l’accord de paix. La décision a vite été suivie d’effet : dès le mois de mars, le Mali a abrogé les décrets instituant les mécanismes de mise en œuvre de l’accord.

Dans le même document, le pouvoir malien a accusé l’Algérie de diverses manœuvres hostiles. Il lui a reproché d’abriter sur son territoire des bureaux de certains groupes signataires de l’accord, désormais qualifiés de « terroristes ». Il lui a aussi attribué la responsabilité d’avoir, par le passé, favorisé la présence au Sahara du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) – l’entité qui a précédé Aqmi et qui est, selon Bamako, à l’origine de l’expansion du terrorisme régional. Enfin, non sans ironie, il a fait référence au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), qui revendique l’indépendance de cette région du nord de l’Algérie. Cette allusion a provoqué une onde de choc dans les cercles algériens, certains y voyant la main du Maroc. Un diplomate algérien a évoqué la « marocanisation du discours malien », soit l’adoption par Bamako d’un lexique calqué sur celui de Rabat, renvoyant Alger à « son soi-disant propre séparatisme ».

Courant 2024 et 2025, les accusations contre Alger se sont multipliées dans les médias et sur les réseaux sociaux maliens. Les partisans des autorités de transition ont affirmé que l’impossibilité pour l’armée malienne d’exercer un droit de poursuite en territoire algérien permettait aux groupes armés de s’y replier en toute impunité. Surtout, ils ont accusé l’Algérie de faire preuve de complaisance envers les rebelles touareg et d’exercer un contrôle sur certains jihadistes, notamment Iyad Ag Ghali, l’un des chefs du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, Jnim), aujourd’hui le principal groupe se réclamant du jihad armé au Sahel central. Les autorités algériennes ont fermement dénoncé ces allégations, y voyant une surenchère politique visant à masquer les revers militaires maliens dans le nord du pays (voir section IV). Alger a rappelé son engagement à préserver l’intégrité territoriale du Mali et la stabilité régionale – une position qu’il juge incompatible avec toute collusion avec des groupes armés hostiles à Bamako.

Annexe A : Chronologie des rébellions touareg et des accords de paix au Mali (1960-2026)

1960 – Indépendance du Mali
A l’indépendance, le nouvel Etat malien adopte un modèle centralisé qui suscite des tensions avec certaines élites touareg du nord. Dès cette période, Alger et Bamako partagent une préoccupation commune : éviter l’émergence d’un séparatisme touareg susceptible de déstabiliser l’ensemble du Sahara central.

1963-1964 – Première rébellion touareg
Une insurrection éclate dans l’Adrar des Ifoghas, principalement menée par des groupes Kel Adagh. L’armée malienne réprime durement la rébellion, avec l’appui politique et sécuritaire de l’Algérie, qui autorise notamment la poursuite de combattants rebelles près de la frontière.

1970-1980 – Exil et recomposition des réseaux rebelles
Les sécheresses et la marginalisation économique entrainent d’importants mouvements migratoires de Touareg vers l’Algérie et la Libye. Alger accueille une partie des réfugiés mais renforce progressivement le contrôle de sa frontière sud face aux risques de politisation de la diaspora touareg et aux tentatives d’instrumentalisation par la Libye de Mouammar Kadhafi.

1990 – Deuxième rébellion touareg
Une nouvelle insurrection éclate dans le nord du Mali, menée notamment par le Mouvement populaire de l’Azawad (MPA). L’Algérie adopte une posture de neutralité active : elle tolère certaines circulations transfrontalières tout en cherchant à orienter les revendications rebelles vers une solution politique à l’intérieur de l’Etat malien, plutôt que vers l’indépendance.

1991 – Accords de Tamanrasset
Signés sous médiation algérienne, ces accords marquent la première tentative de règlement politique du conflit. Ils prévoient une réduction de la présence militaire dans le nord du Mali et des mesures de développement régional. L’Algérie s’impose alors comme l’acteur central de la médiation sahélienne.

1992 – Pacte national
Toujours sous facilitation algérienne, cet accord consolide le processus de paix. Les rebelles renoncent à leurs revendications indépendantistes en échange d’une décentralisation accrue, de programmes de développement et de l’intégration d’anciens combattants dans l’armée malienne.

2006 – Troisième rébellion touareg
Des attaques rebelles à Kidal et Ménaka déclenchent une nouvelle insurrection, menée par la coalition touareg de l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement. L’Algérie intervient rapidement comme médiatrice et obtient la signature de l’accord d’Alger du 4 juillet 2006. Celui-ci prévoit notamment la création d’unités spéciales de sécurité intégrant des combattants issus des régions nomades, un programme de développement pour Kidal et un mécanisme de suivi du processus de paix.

2012 – Quatrième rébellion touareg et crise malienne
Après la chute de Mouammar Kadhafi, le retour d’anciens combattants touareg de Libye conduit à la création, en 2011, du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Le groupe multiplie les actions armées et s’allie temporairement à des jihadistes, plongeant le Mali dans une crise majeure. Les rebelles s’emparent de plusieurs villes et proclament l’indépendance de l’Azawad en avril 2012. Des groupes jihadistes prennent rapidement l’ascendant sur le terrain.

2013 – Intervention internationale
L’intervention militaire franco-africaine permet de repousser les groupes jihadistes des principales villes du nord. L’Algérie soutient l’objectif de stabilisation, mais continue de privilégier une solution politique au conflit.

2015 – Accord d’Alger
Face à l’impasse militaire, l’Algérie reprend l’initiative diplomatique en 2014 et conduit un processus de médiation internationale associant l’ONU, l’UA, la Cedeao et plusieurs puissances extérieures. Signé les 15 mai et 20 juin 2015, l’accord repose sur quatre piliers : régionalisation politique et décentralisation accrue ; intégration des ex-combattants dans les forces de sécurité ; développement accéléré pour le nord ; réconciliation et de justice transitionnelle.

Pour Alger, cet accord représente l’aboutissement de sa stratégie visant à stabiliser le Sahara central tout en empêchant l’émergence d’un projet indépendantiste touareg. Mais sa mise en œuvre reste limitée en raison du manque de volonté politique, des rivalités entre groupes armés et de la montée des violences jihadistes.

2020-2021 – Putschs militaires au Mali
L’arrivée au pouvoir des militaires au Mali s’accompagne d’un discours souverainiste qui remet progressivement en cause la médiation internationale et le rôle d’Alger dans le processus de paix.

2023 – Reprise de la guerre dans le nord du Mali
Après le retrait de la mission de l’ONU (Minusma), les combats reprennent entre l’armée malienne et une coalition rebelle dominée par des groupes touareg. En novembre, les forces maliennes reprennent Kidal, ancien bastion rebelle.

2024 – Fin de l’accord d’Alger
Début 2024, Bamako annonce la caducité de l’accord de 2015 et abroge ses mécanismes de mise en œuvre. Cette décision marque la rupture avec la médiation algérienne et l’ouverture d’une nouvelle phase du conflit dans le nord du Mali.

2024-2025 – Nouvelle phase du conflit et tensions algéro-maliennes
La reprise des hostilités entre l’armée malienne et les groupes rebelles dans le nord coïncide avec une crise diplomatique entre Bamako et Alger. En juillet 2024, les séparatistes parviennent à défendre Tinzawatène, leur nouveau bastion après la reprise de Kidal par l’Etat malien. En novembre, ils créent le Front de libération de l’Azawad (FLA). Après la bataille de Tinzawatène, les combats baissent d’intensité, se caractérisant par des frappes aériennes, des embuscades et l’usage de drones. En parallèle, les violences jihadistes continuent de déstabiliser le centre, l’ouest et le nord du Mali.

Avril 2026 – Attaques conjointes du Jnim et du FLA
Le 25 avril, les jihadistes du Jnim et les séparatistes du FLA s’allient pour mener des attaques coordonnées contre plusieurs villes du nord, du centre et du sud du Mali. Près de Bamako, des jihadistes prennent d’assaut la ville-garnison de Kati, où résident des figures clés du pouvoir, tuant le ministre de la Défense, Sadio Camara. Au nord, le FLA et le Jnim reprennent la ville de Kidal. Ces assauts, d’une ampleur sans précédent depuis le début de l’insur­rection en 2012, ébranlent le régime malien. SOURCE. CRISIS GROUP (A suivre)