Bissau : L’opposition écrit au Président en exercice de la CEDEAO

Bissau : L’opposition écrit au Président en exercice de la CEDEAO

Le 26 juin, le peuple de Guinée-Bissau a été surpris par une mission de la CEDEAO à Bissau, prétendument destinée à évaluer les progrès dans la mise en œuvre des recommandations de l'Organisation en vue du retour à l'ordre constitutionnel.

A notre grande perplexité, nous avons constaté que la mission s'est limitée à rencontrer les autorités putschistes, ignorant complètement l'opposition — y compris les partis et alliances politiques les plus représentatifs du pays , ainsi que le candidat présidentiel qui a remporté les élections et a été illégitimement écarté du pouvoir que le peuple de Guinée-Bissau lui avait conféré, par un prétendu coup d'Etat dont tout le monde sait qu'il a été orchestré par Umaro Sissoco Embalé dans le but d'empêcher l'annonce des résultats électoraux. Dailleurs, ce n'est pas un hasard si le vénérable Goodluck Jonathan, en sa qualité d'observateur des élections, a qualifié cet événement de triste mémoire de «coup d'État cérémoniel».

Autrement dit, la CEDEAO elle-même, qui prône le dialogue inclusif entre toutes les parties prenantes comme moyen de résolution de la crise politique qui ravage la Guinée-Bissau depuis le coup d'État du 26 novembre 2025, a envoyé une mission pour dialoguer exclusivement avec l'une de ces parties les putschistes —, excluant délibérément toutes les autres.

De surcroît, si l'objectif de la mission était d'évaluer les progrès dans l'exécution des recommandations de la CEDEAO, le point de référence incontournable serait, sans l'ombre d'un doute, l'ensemble des décisions adopté lors de la Conférence des Chefs d'État et de Gouvernement d'Abuja, tenue le 14 décembre 2025. Lors de ce Sommet, les dirigeants de la CEDEAO ont approuvé, dans leur Communiqué Final, un ensemble de décisions concernant la Guinée-Bissau, à la suite du coup d'Etat qui a interrompu le processus électoral.

Aux points 38, 39, 40 et 41 de son Communiqué final, la Conférence a exigé, notamment:

— La libération immédiate de tous les responsables politiques détenus et la garantie de leur pleine participation à tous les processus politiques en cours en Guinée-Bissau;

L'instauration d'une transition civile brève, dirigée par un gouvernement inclusif reflétant le spectre politique de la société bissau-guinéenne, ayant pour mandat de mener des réformes constitutionnelles, juridiques et politiques, ainsi que d'organiser des élections crédibles, transparentes et inclusives;

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— L'autorisation donnée à la force de stabilisation de la CEDEAO présente en GuinéeBissau d'assurer la protection de tous les dirigeants politiques et des institutions nationales du pays;

L'avertissement explicite que, si l'exigence d'instauration d'une transition brève et dirigée par un gouvernement inclusif n'était pas, respectée, la Conférence imposerait des sanctions spécifiques à tous les individus ou groupes qui entraveraient le retour à l'ordre constitutionnel par le biais d'un processus inclusif.

A ce jour, aucune de ces exigences n'a été respectée. Les autorités de fait ont choisi d'ignorer complètement les délibérations de la CEDEAO, continuant à agir en fonction de leur propre agenda et de celui de l'ex-Président Umaro Sissoco Emba16. Les faits sont irréfutables:

Le Président du PAIGC et de l'Assemblée Nationale Populaire, Domingos Simôes Pereira, demeure en résidence surveillée, sans inculpation formelle ni aucune décision judiciaire justifiant la restriction de sa liberté;

Les principaux dirigeants de l'opposition continuent d'être persécutés, et certains d'entre eux se voient interdire le droit de quitter le territoire national;

La force de stabilisation de la CEDEAO stationnée en Guinée-Bissau n'assure aucune protection aux dirigeants de l'opposition, en flagrante contradiction avec la délibération d'Abuja;

On constate des violations systématiques et répétées des droits humains, y compris des enlèvements, des passages à tabac et des assassinats de voix opposées au régime;

Les autorités de fait ont refusé, jusqu'à présent, l'instauration d'une transition civile telle qu'exigée par la CEDEAO, ainsi que la formation d'un gouvernement qui reflète le spectre politique de la société Bissau-Guinéenne. Le pays continue d'être dirigé par un gouvernement composé exclusivement d'alliés politiques de l'ex-Président Emba16, dirigé par son ex-Ministre des Finances et Directeur de Campagne lors des dernières élections présidentielles;

Les autorités de fait ont interdit l'exercice de toute activité politique, et les sièges des partis politiques sur l'ensemble du territoire national ont été fermés ;

Les autorités de fait ont institué un Conseil National de Transition (CNT), en remplacement de l'Assemblée Nationale Populaire, qui procède à la modification des lois fondamentales de la nation y compris la Constitution de la République et la Loi Electorale sans aucune légitimité démocratique.

La mission de la CEDEAO ne s'est pas donné la peine d'évaluer aucun de ces points. Elle s'est limitée à accepter sans esprit critique les faux récits présentés par les putschistes. En effet, à la fin de la mission, nous avons entendu les déclarations de Monsieur Timothy (

Kabba, Ministre des Affaires Etrangères de la Sierra Leone, qui, soulignant qu'il parlait en z«zz

qualité de Président du Conseil des Ministres de la CEDEAO, a loué les prétendus efforts des putschistes pour le retour à l'ordre constitutionnel. Selon le Ministre Kabba, ces efforts incluent la fixation d'élections pour le 6 décembre 2026, la révision de la Constitution de la République et sa soumission à référendum, ainsi que la révision du Code électoral des initiatives qu'il a qualifiées de hautement encourageantes et conformes au retour à l'ordre constitutionnel. Le Ministre Kabba a également félicité les putschistes pour la conduite d'un processus de transition qui, selon lui, est sur la bonne voie.

Autrement dit, la même CEDEAO qui a déclaré à Abuja rejeter catégoriquement le Programme de Transition présenté par les putschistes, l'adopte désormais dans sa totalité. Voici quelques exemples flagrants:

Le Conseil National de Transition (CNT) créé par les putschistes dans le cadre du Programme de Transition que la CEDEAO a catégoriquement rejeté à Abuja, organe ad hoc dépourvu de toute légitimité, dirigé par le Chef d'État-Major des Forces armées et composé essentiellement des putschistes eux-mêmes et des alliés politiques de l'exPrésident Umaro Sissoko Emba16, sans aucune représentation des partis et des plateformes politiques les plus représentatives du peuple approuve une nouvelle Constitution de la République dans le dos des citoyens, et la CEDEAO applaudit;

Les putschistes informent la mission de la préparation d'un référendum sur cette nouvelle Constitution, et la CEDEAO considère qu'ils sont sur la bonne voie;

Le CNT révise le Code Électoral, et la CEDEAO applaudit à nouveau.

C'est-à-dire, les putschistes, qui ont pris le pouvoir par la force et refusent tout dialogue conduisant à la formation d'un gouvernement inclusif reflétant le spectre politique de la société Bissau-Guinéenne — tel que recommandé par la CEDEAO à Abuja , sont les mêmes qui ont falsifié le cadre constitutionnel du pays et se préparent à l'imposer au peuple de Guinée-Bissau. Pour la CEDEAO, tout cela constitue une preuve irréfutable que la transition se déroule de manière très satisfaisante.

Les déclarations de cette mission de la CEDEAO, en plus d'être abominables, soulèvent des questions très graves:

Pourquoi la CEDEAO a-t-elle décidé d'ignorer toutes les recommandations du Sommet dtAbuja et de se soumettre à l'agenda et aux caprices du Haut Commandement militaire ?

A quelles orientations des Chefs d'Etat la mission faisait-elle référence, sinon à celles émanant du Sommet d'Abuja de décembre 2025 ?

Pourquoi la mission n'a-t-elle pas procédé à une évaluation rigoureuse et impartiale de la situation politique, et en particulier des progrès — ou de l'absence de progrès — dans la mise en œuvre des décisions d'Abuja, en rencontrant également les principales forces politiques de l'opposition?

Pourquoi la mission n'a-t-elle pas abordé la situation des prisonniers politiques, notamment celle de Domingos Simôes Pereira, Président du PAIGC et de l'Assemblée Nationale Populaire?

Pourquoi la mission n'a-t-elle pas abordé la situation de Fernando Dias da Costa et d'autres opposants au régime putschiste qui sont persécutés et empêchés de quitter le pays?

Face au refus des dirigeants putschistes de respecter les décisions d'Abuja, POIlrq110i la CEDEAO, qui a menacé d'imposer des sanctions, s'abstient-elle de le faire? Quel est le véritable agenda qui amène l'Organisation à valider aujourd'hui ce qu'elle a condamné hier? Où est le principe de tolérance zéro envers les coups d'Etat?

La CEDEAO accepte-t-elle que ce gouvernement putschiste organise les élections ? Et comment les élections pourraient-elles être organisées sans que des questions institutionnelles structurelles, comme celles de la Cour Suprême de Justice et de la Commission Nationale des Elections, soient résolues?

Comment les partis politiques pourraient-ils participer aux élections du 6 décembre si toute activité politique est interdite depuis le coup d'État?

Comment sera-t-il possible, dans ces circonstances, d'organiser le prétendu référendum constitutionnel, puis de tenir des élections a à peine cinq mois du délai fixé par les dirigeants putschistes eux-mêmes?

Voilà quelques-unes des questions qui appellent une réponse de la part de la CEDEAO. Nous ne voulons pas croire que l'Organisation ne soit pas intéressée à y répondre, préférant le refuge confortable du conformisme. En s'alignant sur les faux récits et les allégations absurdes des putschistes, la CEDEAO démontre, une fois de plus, que son confort lui est plus cher que la résolution des problèmes réels du peuple de Guinée-Bissau.

En vérité, les contradictions, les incohérences et le cynisme de la CEDEAO en GuinéeBissau révèlent quelque chose de très grave. La CEDEAO est aujourd'hui considérée par de nombreux observateurs comme une organisation qui ne se soucie pas des véritables aspirations des peuples de notre Communauté. Ses incohérences ont contribué à son affaiblissement et à sa discréditation, amenant récemment certains pays à prendre la douloureuse décision de la quitter.

Pendant des mois, et même des années, le peuple de Guinée-Bissau a été victime de décisions erronées de la CEDEAO — parfois prises par commodité, parfois par mauvaise foi. Et bien que la classe politique Bissau-Guinéenne soit la principale responsable de la crise qui afflige le pays, la CEDEAO porte également une part significative de responsabilité pour ses positions incongrues au fil des ans. Nous savons que certains au sein de l'Organisation reconnaissent ce fait avec le cœur lourd, mais sa structure rigide ne leur laisse aucune marge pour contribuer à la prévalence de la vérité et de la justice.

Le peuple de Guinée-Bissau se sent abandonné par la CEDEAO et trahi par certains de ses dirigeants, qui ne semblent pas avoir un engagement sérieux envers les principes fondateurs de l'Organisation. La faible crédibilité que la CEDEAO préserve encore pourrait mourir définitivement avec le traitement de cette crise en Guinée-Bissau. Si ses dirigeants ne s'en sont pas encore rendu compte, il est temps qu'ils se réveillent.

Le peuple de Guinée-Bissau n'abandonnera jamais. Il poursuivra son combat, avec ou sans la CEDEAO, jusqu'à ce que sa volonté collective<10it respectée et que les valeurs de justice et de démocratie, qu'il chérit tant, soient pleinement rétablies.

Nos deux coalitions politiques la PAI-TR et l'API-CG —, qui représentent la majorité du peuple de Guinée-Bissau, continueront de mener ce combat avec une détermination inébranlable, sans se laisser décourager par les manœuvres cyniques de ceux qui poursuivent des agendas pervers et qui préfèrent servir des intérêts obscurs et opportunistes au détriment des intérêts des peuples de notre Communauté.

L'histoire enregistrera ces moments sombres de notre parcours collectif. Mais notre peuple ne s'agenouillera pas éternellement. Il se lèvera la tête haute et assumera ses responsabilités. C'est le seul choix qui lui reste et il ne manquera pas de le faire, au nom de son honneur et de sa dignité.