CRIMINALITÉ ORGANISÉE AU SÉNÉGAL : note à l’attention du ministre de l’Intérieur Makhtar CISSE

CRIMINALITÉ ORGANISÉE AU SÉNÉGAL : note à l’attention du ministre de l’Intérieur Makhtar CISSE

Mamadou Makhtar CISSE et ses services se sont fortement engagés pour assurer la sécurité des personnes et de leurs biens, surtout à l’approche des JOJ. C’est d’ailleurs un impératif majeur d’assurer la protection des délégations étrangères. Toutefois, au-delà de cet événement sportif, les Sénégalais aspirent à un cadre de vie paisible et sécurisé.

En effet, depuis 2024, l’insécurité gagne du terrain dans certaines localités du pays. Désormais, on est passé de la délinquance solitaire à la délinquance collective en bandes. Si les délinquants solitaires, couteaux à la main, s’en prenaient aux proies isolées, aujourd’hui, les délinquants agissent en bandes armées pour s’attaquer aux entreprises, aux foyers, bref, à tous les lieux soupçonnés de détenir du cash. Ce n’est nullement une nouveauté. C’est plutôt un type de délinquance qui réapparaît et qui remet l’affaire Ino/Alex à la surface des consciences.

Cette forme de délinquance collective, accentuée par la pauvreté chez les jeunes, pourrait prendre de l’ampleur dans les mois à venir si la situation économique du pays ne s’améliore pas. D’ailleurs, la décision prise par le Gouvernement de payer en urgence la dette intérieure est une bonne nouvelle, parce que la pauvreté dans les quartiers, l’absence de revenus et la crise de l’emploi chez les jeunes constituent la sève nourricière de la délinquance.

L’on rappelle que l’ancien Premier ministre Ousmane SONKO a été mal inspiré lorsqu’il avait fait arrêter les travaux dans le BTP et dans le secteur de la construction. Ces deux secteurs emploient des milliers de jeunes âgés de 17 à 35 ans, tous socialement impactés par cette mesure de Sonko. L’arrêt de leurs activités avait poussé certains jeunes vers une reconversion à risque pour gagner de quoi payer leur loyer, se nourrir (un repas par jour), se payer un pass Internet pour se divertir sur TikTok et jouer à XBET. Les plus radicaux se sont reconvertis dans la délinquance.

Quelques cibles des groupes organisés

Le mardi 14 mai 2024, l’ancien chef du Gouvernement avait suspendu les travaux sur le littoral et au niveau de plusieurs autres sites en construction entre Dakar, Thiès, Mbour, Guédiawaye, Malika, Diacksao, Bambilor, Déni Birame Ndao, Daga Kholpa, Saint-Louis, le Lac Rose, etc. Des milliers de chantiers fermés ! Des milliers d’emplois perdus ! Des milliers de jeunes jetés dans la rue ! A-t-on une seule fois pensé aux conséquences sécuritaires et sociales de cette mesure impopulaire ? La reprise des agressions en bandes armées n’est pas dissociable de cette mesure de l’ancien Premier ministre, qui venait d’envoyer dans les mains des réseaux de la délinquance une bonne partie de la jeunesse ouvrière et des acteurs de l’exode rural. Aujourd’hui, il est facile de comprendre comment cette précarité alimente la délinquance urbaine.

De plus en plus, les bandes armées s’éloignent de Dakar pour opérer dans les zones où la présence des forces de sécurité est peu fréquente. Elles ciblent les entreprises éloignées des lieux d’habitation, des centres urbains et des grandes routes afin de procéder à des attaques violentes à main armée. Leur intention première n’est pas de tuer. Elles sont à la recherche d’objets précieux, de bétail ou de cash.

Sont exposés à cette forme de délinquance : les entreprises isolées comme Ciments du Sahel (ciment), GCO (zircon), DANGOTE (ciment), SEDIMA (volaille), CIMAF (ciment), Managem (or de Kédougou), Sabodala Gold Mining, les hôtels Baobab (Somone), RIU (Pointe Sarène), ainsi que les établissements de Saly et du Cap Skirring, les stations-service, les pharmacies, les boutiques de transfert d’argent, certains villages des cités religieuses comme Touba, Tivaouane, Pire, Ndiassane, Yoff, Mbour, la Casamance, etc.

Les récentes patrouilles mixtes organisées par la Police et la Gendarmerie (sous Me Bamba CISSE puis sous son successeur Mamadou Makhtar CISSE) ont été satisfaisantes. Seulement, à chaque fois qu’un nouveau ministre de l’Intérieur est nommé, les réseaux de la criminalité organisée à Dakar se préparent à ces patrouilles nocturnes pour éviter d’être pris dans les filets des forces de sécurité. C’est la raison pour laquelle ce sont souvent les petits délinquants qui tombent.

3 - Quels sont les types de menaces ?

Inutile de passer par un sondage d’opinion pour connaître les types de menaces qui terrorisent les Sénégalais. Au Sénégal, les centres urbains ainsi que les zones frontalières sont infiltrés par des réseaux de trafics multiples et par une criminalité organisée dont les ramifications s’étendent à Dakar et dans sa banlieue.

Aujourd’hui, les Sénégalais souffrent surtout des agressions en bandes armées organisées, des « Simol » (agressions en groupe à l’occasion des combats de lutte et des matchs de navétane). La violence lors des combats de lutte et des matchs de navétane s’explique notamment par la vente et la consommation de drogues dans les stades.

Le « Simol », ce type d’agression en bandes organisées, est également une préoccupation majeure qui n’implique nullement le lutteur. Souvent, les jeunes qui s’adonnent à ces pratiques transvasent des substances alcoolisées dans des bouteilles de boissons (Coca-Cola, Fanta, Sprite, Red Bull, etc.) qu’ils consomment en public sans éveiller les soupçons. Puis, dans cet état d’ivresse, ils commettent des actes de violence en groupe dans les stades et sur le chemin du retour.

En outre, il a été remarqué une cohabitation entre les réseaux de trafic de drogue, de faux médicaments, de prostitution et certains conducteurs de motos Jakarta. Ce moyen de locomotion est devenu un outil de commercialisation et de distribution des stupéfiants à Dakar.

En effet, cette drogue appelée « Ballon » semble être une nouveauté pour certains. Or, bien avant 2020, le « Ballon » faisait déjà des ravages chez les jeunes. Les variétés de stupéfiants utilisées par la jeunesse sont constamment renouvelées, sans que les services chargés de les combattre en soient toujours informés, d’où l’utilité pour la Police de s’appuyer sur des indicateurs dans les milieux de la jet-set dakaroise.

Depuis plusieurs années, le « Ballon » participe à l’ambiance festive dans les appartements privés de Dakar. Souvent, les consommateurs et les trafiquants ont une longueur d’avance sur les agents de l’OCRTIS chargés de les combattre.

4 - Quelques acteurs de la criminalité

Je reste convaincu que la pauvreté, le manque de revenus chez les jeunes, la crise de l’emploi, la frustration, etc., encouragent la délinquance. Lorsque le taux de pauvreté augmente, il alimente l’insécurité. Il est d’une extrême importance d’examiner les procès-verbaux de la Police et de la Gendarmerie afin d’avoir une idée du profil des jeunes appréhendés pour agressions en bandes organisées et pour vols à main armée. On remarquera que la majeure partie des jeunes arrêtés pour agressions ou pour vols à main armée s’activent dans le secteur informel ou dans les petits métiers.

Par ailleurs, un travail d’assainissement des lieux criminogènes de Dakar doit être entrepris pour déloger les délinquants. Il s’agit notamment des garages de mécaniciens, des ponts de Colobane, de Sénégal 92, de certaines plages dakaroises, de la Technopole de Pikine, de la forêt de Mbao vers Keur Massar, des filaos de Guédiawaye, de l’autoroute vers Les Maristes et le rond-point Cambérène, de certains quartiers de Thiaroye traversés par le pipeline de la SAR, ainsi que de certains secteurs de Keur Massar et de Malika, etc

5- Nouvelles menaces

Depuis quelques semaines, des individus non encore identifiés profanent des mosquées en y versant de l’huile de moteur. Cet acte constitue une violation des lieux de culte, condamnée par le Code pénal. Il peut être qualifié d’acte terroriste, vu sa charge terrifiante pour les fidèles intimidés. La Grande Mosquée de Ouakam, la mosquée ASECNA 1 et la mosquée de la Cité El Hadj Malick auraient reçu ces étranges visiteurs.

Ces actes terroristes et de vandalisme contre l’islam peuvent susciter des réactions dangereuses de la part des musulmans. Certes, les auteurs peuvent être des musulmans d’une obédience différente de celle des dirigeants de ces mosquées. Par ailleurs, l’auteur peut également être un non-musulman. Et si c’était un individu aux intentions vicieuses, cherchant à dresser les communautés musulmanes sénégalaises les unes contre les autres, en les poussant dans une guerre des mosquées ? À ce stade des faits, toutes les probabilités doivent être examinées. Toutes ! Pour rappel, des actes pareils se sont produits en France, où des individus ont déposé des têtes de cochon devant des mosquées. Il s’agissait de neuf têtes de porc découvertes le mardi 9 septembre 2025 devant autant de lieux de culte musulmans en Île-de-France. Des actes de haine contre l’islam. Cherchaient-ils à pousser les musulmans de France vers un soulèvement ? En outre, des dizaines d’étoiles de David ont été taguées sur des immeubles en région parisienne en octobre 2024, en plein conflit entre Israël et le Hamas. Les auteurs de ces actes cherchaient indubitablement à dresser les musulmans contre les juifs de France. Au Sénégal, ces badigeonnages de mosquées ne devraient nullement être négligés. C’est du sérieux !

6- Quelques difficultés

À l’instar de tous les secteurs d’activité du pays, les Forces de sécurité sont confrontées à des difficultés de plusieurs ordres. Face à ce boom démographique que connaît le Sénégal, les effectifs de la Police et de la Gendarmerie devraient être accrus afin de mieux réussir leur mission. Les Forces de sécurité doivent être équipées, renforcées et motivées.

Les moyens techniques et logistiques renforcent leurs capacités opérationnelles. En vérité, les patrouilles nocturnes doivent être quotidiennes, surtout dans les quartiers à haut risque. Car rien que les sirènes des voitures de police, qui résonnent dans les quartiers, sont dissuasives. Il semblerait qu’il y ait des quartiers de Dakar qui n’ont jamais connu de patrouilles. Cette absence des forces de sécurité crée des zones de non-droit, comme l’ancienne « Cité Imbécile ». Des patrouilles mixtes (Police/Gendarmerie) doivent aussi être organisées chaque mois dans les grandes villes et surtout dans les cités religieuses, comme Touba et Kaolack, villes-carrefours internationales, sans oublier les îles du Saloum, Gorée, les îles de la Casamance et la Petite Côte, où des hôtels sont fréquentés par des étrangers sud-américains. Dans la démarche préventive, l’accent doit être mis sur les villages frontaliers, devenus des centres d’échanges commerciaux et de trafics vers les villes de l’intérieur du pays.

En outre, la criminalité organisée est en train de connaître des mutations avec l’arrivée de nouveaux profils étrangers. Désormais, des jeunes originaires d’un pays voisin contrôlent le petit commerce, les boutiques de détail et détiennent le monopole du secteur du transfert d’argent (Wave, Orange Money) dans les quartiers. Ce qui leur confère un pouvoir d’influence auprès des familles sénégalaises dépendantes de ces étrangers. Le secteur des transferts d’argent devrait être mieux organisé par de nouvelles lois afin d’éviter que d’importantes sommes d’argent ne se retrouvent entre les mains d’étrangers mal intentionnés. Wave, Orange Money et les autres plateformes sont des banques mobiles sous le contrôle d’étrangers, qu’il faudra réorganiser.

7- Quelques idées de solutions

Le quartier, la plus petite cellule de l’administration sénégalaise, doit être le noyau central de toute stratégie de lutte contre l’insécurité, la délinquance et la criminalité organisée. Car les chefs de quartier, et même les imams, doivent être placés au centre des stratégies. Malheureusement, très souvent, les politiques publiques ne vont pas au-delà des limites géographiques des départements. Désormais, il faut partir des quartiers et des villages. D’ailleurs, ce serait une excellente idée de nommer d’anciens policiers, d’anciens gendarmes et d’anciens militaires à des postes de chefs de quartier afin de continuer à profiter de leur expérience dans la collecte du renseignement et dans la prévention. Puisque les chefs de quartier sont plus proches des populations, ils reçoivent des renseignements qu’ils peuvent faire remonter aux services de l’État. Tous les actes délictuels et criminels sont planifiés à partir des quartiers, de Dakar à Fongolémy. Alors, toute stratégie de lutte contre la criminalité et contre l’insécurité qui met à l’écart les chefs de quartier risque de manquer son objectif.

Si les hôtels disposent de fiches à remplir et à mettre à la disposition de la Police, qu’en est-il des individus qui logent dans des appartements situés dans les quartiers ? Il faudra mettre en place un dispositif de contrôle et de surveillance pour collecter des informations sur les locataires étrangers dans un quartier. Par exemple, comment informer la Police si un paisible trafiquant de drogue ou un djihadiste en mission de prospection loue une chambre dans un quartier à Dalifort ? Quelle est la pertinence de faire remplir une fiche à un client d’hôtel alors que ce même client peut disposer d’un logement dans un quartier sans avoir à remplir une fiche d’identification et d’information ?

Les services de Police et de la Gendarmerie ne devraient pas se priver des sources d’informations capitales que constituent les procès-verbaux (PV) d’audition des prévenus arrêtés pour des actes de criminalité organisée. En effet, pour mieux comprendre les faits de société, leur ampleur, leur impact, leurs mutations, et pour bien identifier les acteurs ainsi que leurs comportements, il est utile de créer, au niveau du ministère de l’Intérieur, un Bureau d’analyse chargé d’exploiter et d’examiner les PV de la police judiciaire après chaque défèrement. Les conclusions du Bureau d’analyse permettront aux services du ministère d’identifier, par région et par département, les acteurs de la criminalité organisée, leur sexe, leur âge, leurs conditions sociales et leur secteur d’activité professionnelle. Grâce à ce travail d’analyse, il sera possible de catégoriser les nouveaux types de menaces, les secteurs cibles des délinquants, d’identifier les localités les plus exposées à la délinquance, de connaître le sexe dominant dans la criminalité, etc. Il est évident que les PV de la police judiciaire constituent des mines d’informations qui peuvent aider à la prise de décision, s’ils sont bien exploités.

Au-delà de son aspect délictuel, la criminalité organisée est un phénomène social qu’il va falloir analyser et interpréter afin de mieux combattre ses acteurs. L’analyse des PV permettra également aux services d’établir des taux de criminalité afin de disposer de références pour apprécier l’évolution du phénomène, à la hausse ou à la baisse. Chaque mois, le ministère de l’Intérieur doit disposer de tous les éléments afin d’établir une comptabilité chiffrée de la criminalité organisée en indiquant les localités les plus exposées, le rôle des femmes et des hommes, le délit le plus fréquent, le nombre d’agressions, le nombre de victimes, l’impact financier de la criminalité, les types d’armes utilisées (et leur origine), etc.

Les statistiques sur la délinquance permettent d’avoir un avis précis sur l’évolution et les nouvelles tendances par région, par période et par sexe. Elles permettront également de savoir si la criminalité est en hausse ou en baisse dans le pays et à quelle période. Ne faudrait-il pas établir un fichier national de la criminalité au Sénégal regroupant l’ensemble des données ? C’est l’occasion de saluer la pertinence des rapports annuels publiés par la Police sur la criminalité.

Si ce n’est pas déjà le cas, le ministère de l’Intérieur devrait créer un Office central de lutte contre la criminalité organisée. Ensuite, parmi les solutions, il est important de renforcer la coopération entre les acteurs sociaux et la Police nationale jusque dans les quartiers. Car les relations entre la Police, la Gendarmerie et les citoyens sont souvent heurtées et pourtant, une saine coopération servirait l’intérêt général. Enfin, il faudra engager la réflexion autour d’une possible réforme afin de relancer le Cadre d’intervention et de coordination interministériel des opérations de lutte antiterroriste (CICO), avec des compétences élargies. Vu son maillage territorial, le CICO pourrait être un outil performant de lutte contre la criminalité. Ne faudrait-il pas remettre sur la table, la nouvelle loi sur la sécurité nationale qu’avait annoncée Macky SALL ? Tant mieux si toutes mes préoccupations ont été déjà prises par l’Autorité.

Cette note est un condensé d’idées, loin d’être parfaite.

Monsieur Mamadou Mouth BANE

Journaliste/Ecrivain spécialisé en Sécurité et Paix

Certifié à l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN) de France