Géopolitique locale au Sénégal : le syndrome du paraître Perspectives à partir du culte du spectacle, de la circulation du passif et de l’inversion des valeurs

Introduction
Géopolitique ?
La géopolitique traite des rapports de force, des territoires, de l'influence de l'État et des acteurs externes. La logique qui fonde l’analyse géopolitique peut s’appliquer certes aux États, mais aussi aux rapports entre communautés sociales, entre clans et entre personnes physiques.
Il s’agit ici de parler de comportements individuels, de consommation et de morale. Certains penseront que le terme « géopolitique » est peut-être usurpé ici, sauf si l'on considère que la fragilité économique interne induite par les comportements souvent dénoncés, affaiblit la position financière du Sénégal sur l'échiquier international. Dans un article du journal quotidien sénégalais L’Observateur du 3 avril 2026 portant sur le démantèlement d’un réseau international de blanchiment de capitaux au Sénégal, un scandale financier qui vient s’ajouter aux nombreux autres qui l’ont précédé, les détournements de deniers publics récurrents ainsi que les exhibitions de dilapidation d’argent dans les réseaux sociaux et les relations homosexuelles tarifées sont assez symptomatiques des tares de la société et de ses rapports à l’argent. Ces maux financiers qui se succèdent au Sénégal à un rythme inquiétant nous imposent une introspection et un regard rétrospectifs.
Cette analyse explore le phénomène de la primauté du paraître sur l'être dans la société sénégalaise contemporaine. À travers les prismes de la sociologie de Bourdieu, de l'anthropologie économique de Polanyi et des travaux de chercheurs africains, elle interroge les mécanismes culturels, économiques et institutionnels qui entretiennent une économie de l'ostentation au détriment de l'accumulation patrimoniale. Elle propose des pistes de rupture articulées autour de l'éducation, de la régulation et du rôle des autorités morales.
I. Le regard de l'autre comme boussole existentielle
Il existe dans toute société humaine, une tension fondamentale entre l'être et le paraître. Mais selon les configurations culturelles et historiques, cette tension penche tantôt vers la substance intérieure, tantôt vers la représentation extérieure. Dans le Sénégal urbain contemporain, il est permis d'observer que la balance incline résolument du côté du paraître. Ce n'est pas un jugement de valeur gratuit. C'est un constat que partagent, avec une lucidité parfois désenchantée, de nombreux intellectuels et pères de famille sénégalais. La question que se posent les observateurs de l'intérieur est simple : comment une société aussi riche de valeurs spirituelles, de solidarité communautaire et de sens de l'honneur en est-elle venue à organiser sa vie collective autour de la visibilité sociale plutôt que de la construction patrimoniale ? La réponse est complexe. Elle convoque l'histoire, les mutations du capitalisme de rente, les effets amplificateurs des réseaux sociaux, la défaillance des instances de régulation et la fragilisation silencieuse des cadres moraux traditionnels. Cependant, face à cette situation particulièrement préoccupante, le rôle de filet de sécurité sociale de la solidarité demeure une vertu sociale au Sénégal, mais ne saurait justifier la dérive ostentatoire de cette « redistribution ».
II. Le « m’as-tu vu » : structure du champ social et logique de distinction
Le sociologue français Pierre Bourdieu a démontré, dans La distinction (1979), que la consommation n'est jamais innocente : elle est toujours un acte de positionnement dans un espace social hiérarchisé¹. Le choix d'un véhicule, d'un quartier, d'une tenue vestimentaire sont des stratégies d'acquisition et de démonstration de sa capacité financière, on ne consomme pas seulement pour satisfaire un besoin ; on consomme pour signifier une position. Dans le contexte sénégalais, le jom, (dignité et hauteur d'âme), et son corollaire, le kersa ( pudeur et la retenue) se sont progressivement vidés de leurs substances éthiques pour être réinvestis par une logique de démonstration matérielle. Comme le note Penda Mbow, professeure à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, « Les valeurs traditionnelles wolof du jom et du kersa, initialement ancrées dans la probité et la maîtrise de soi, ont été progressivement instrumentalisées au service d'une éthique de la dépense ostensible ». La grosse voiture 4x4, la belle épouse, l'appartement aux Almadies ne sont plus de simples acquisitions : ce sont des billets d'entrée dans un espace de reconnaissance sociale. Posséder ces attributs, c’est incarner le « Tekki », la réussite, l’ascension et la reconnaissance sociales, dans le regard social.
III. La maison comme révélateur d'une myopie temporelle
L'une des manifestations les plus saisissantes de cette inversion des priorités concerne le rapport à l'habitat. Dans la quasi-totalité des sociétés à forte culture patrimoniale, le Maroc, les pays de l’Asie du Sud-Est, les communautés libanaises ou chinoises de la diaspora, la maison est le premier investissement, celui qui ancre la famille dans la durée, qui se transmet d'une génération à l'autre et qui constitue le fondement matériel de la dignité familiale². Dans son ouvrage, Le mystère du capital (2005), Hernando de Soto démontre que l'accession à la propriété formalisée est précisément ce qui distingue les économies qui capitalisent de celles qui restent dans la précarité. Au Sénégal urbain, on observe une logique inverse : louer un appartement aux Almadies à un a deux million de francs CFA par mois pour être vu habiter là, plutôt qu'acquérir une parcelle de terrain à usage d’habitation à Diamniadio ou Keur Massar qui deviendrait patrimoine transmissible. Cette substitution n'est pas irrationnelle au sens strict du terme, elle obéit à une rationalité du court terme, celle du statut immédiat. Mais elle est profondément destructrice d'un point de vue intergénérationnel. Karl Polanyi, dans La grande transformation (1944), avait théorisé la distinction entre une économie encastrée dans des relations sociales et une économie autonomisée par la logique marchande³. Ce qui se passe au Sénégal est une forme perverse de ce processus : les relations sociales ne régulent plus la consommation, au contraire, elles l'alimentent, la stimulent, la légitiment. Même la solidarité devient vecteur de dispendiosité.
IV. La circulation du passif : une économie de la dépense ritualisée par le piège des obligations sociales
La notion de « circulation du passif » désigne le phénomène par lequel les ressources, dès leur acquisition, sont immédiatement absorbées par un réseau d'obligations sociales, cérémonies de mariage, baptêmes, funérailles, contributions aux associations de quartier, dons aux autorités religieuses, avant d'avoir pu se transformer en capital productif ou en épargne. Ce mécanisme a été abondamment documenté par l'anthropologue Jean-Marc Ela, qui y voit une des raisons profondes de l'incapacité d'accumulation des classes moyennes africaines⁴. Il ne s'agit pas, répétons-le, de condamner la solidarité en tant que telle. Le problème est structurel : en l'absence de canalisation productive, la solidarité fonctionne comme un impôt invisible qui plafonne l'ascension économique individuelle et empêche la constitution d'un capital transmissible.
Les réseaux sociaux comme accélérateur du phénomène
Si ce phénomène existait bien avant l'ère numérique, les réseaux sociaux l'ont considérablement amplifié. Les figures de certains nouveaux riches sont des exemples emblématiques qui illustrent parfaitement ce que l'on pourrait appeler l'économie de l'ostentation numérique : la mise en scène permanente de la richesse, sans questionnement sur son origine ni sanction sociale pour la disproportion manifeste entre fortune affichée et valeur productive générée. Le chercheur camerounais Achille Mbembe, dans De la postcolonie (2000), a analysé ces formes d'exhibitionnisme du pouvoir comme des héritages d'une culture politique postcoloniale où la visibilité du pouvoir supplante sa légitimité⁵. Ces contenus deviennent des modèles d'aspiration pour des millions de jeunes Sénégalais dont l'horizon d'attente est ainsi formaté par l'ostentation plutôt que par la construction. La conséquence est prévisible : la tentation des « voies courtes », enrichissement rapide, transactions douteuses, corruption, devient structurellement rationnelle dans ce système de valeurs inversé.
V. L'indifférence régulatoire : État, famille et société civile
Si la société sénégalaise accepte ces comportements, c'est parce que les deux grandes instances de régulation sociale, entre autres, ont failli à leur mission préventive. La famille élargie, en premier lieu, est elle-même partie prenante du système. Elle est souvent la première bénéficiaire des ressources dont elle ne se soucie pas de l'origine. Le père et la mère, la tante, le cousin, tous ont intérêt à ce que le membre « fortuné » continue à faire circuler sa manne financière. Cette complicité silencieuse constitue un grave manquement à la fonction éducative et morale de la famille. L'État, en second lieu, pratique une forme d'indifférence régulatoire qui confine à la complicité institutionnelle. L'absence de contrôle des signes extérieurs de richesse, la faiblesse des mécanismes de déclaration de patrimoine et la tolérance de fait à l'égard des enrichissements spectaculaires et inexpliqués envoient un signal catastrophique : l'accumulation sans base productive est non seulement tolérée, elle est tacitement validée⁶. Cette double défaillance produit ce que l'on peut appeler une éthique de la sanction ex-post : on n'interroge pas avant ; on s'indigne après. Le jugement moral n'est pas préventif, il est rétrospectif. Et les sanctions quand elles interviennent sont sacralisées parce que considérées comme une volonté divine plutôt qu'un verdict social ce qui exonère l’acteur humain de sa propre responsabilité.
VI. Pistes de rupture : pour une refondation éthique de la réussite
Quatre pistes méritent d'être explorées conjointement pour des perspectives de résilience L'éducation financière comme priorité nationale. Il s'agit d'introduire dans les programmes scolaires, dès le primaire, une culture de l'épargne, de l'investissement et de la construction patrimoniale. Cela suppose de reconfigurer pédagogiquement des imaginaires, valoriser non pas celui qui « a » mais celui qui « bâtit », distinction subtile, mais fondamentale.
Le renforcement de la transparence patrimoniale Un dispositif crédible de déclaration et de vérification des patrimoines, qui existe formellement au Sénégal mais est peu appliqué, constituerait un signal fort. Non pour punir la richesse, mais pour distinguer la richesse légitime de enrichissement inexpliqué.
La valorisation publique de la construction sur la consommation Des politiques symboliques, prix nationaux pour les entrepreneurs qui créent des emplois, couverture médiatique des bâtisseurs plutôt que des consommateurs, récits de réussite ancrés dans le travail, peuvent progressivement reconfigurer les modèles d'aspiration collectifs.
L'engagement des autorités religieuses sur l'éthique économique Dans une société où la parole des guides réligieux (Serigne), des Imams (ceux qui dirigent les prières en Islam) et du clergé reste d'une puissance normative considérable, leur engagement explicite contre l'ostentation et pour l'éthique économique serait décisif. L'islam enjoint à la zakat, à la solidarité structurée, à la modération, valeurs qui constituent un socle normatif parfaitement compatible avec une éthique de la construction⁹. Le christianisme s’inscrit dans une logique identique.
VIII. Conclusion : la société peut-elle se réformer elle-même ?
La question que soulève cette analyse est, en dernière instance, une question politique au sens noble du terme : une société peut-elle se réformer elle-même quand ses mécanismes de régulation, famille, État, religion, sont eux-mêmes captifs du système qu'ils devraient corriger ? Les sociétés qui ont réussi de telles transformations sont celles qui ont su produire une élite critique d’intellectuels, d’entrepreneurs, d’hommes de foi, capables de nommer le problème avec clarté, de résister à la pression du conformisme social et d'offrir des contre-modèles crédibles. C'est peut-être là la contribution la plus urgente que peuvent apporter les institutions académiques, les centres de recherche comme le CISPAIX et les universités comme l'UPEACE : non pas seulement analyser, mais former des générations capables de dire, avec lucidité et sans complexe, que la vraie richesse est celle qui se construit, qui se transmet et qui libère mais non celle qui s'exhibe, s'évapore et asservit.
Dr. Abdoul Latif Aidara Directeur général,
CISPAIX Coordinateur UPEACE Afrique francophone