Grand entretien sur la recomposition de l’ordre international, le repositionnement du monde arabe et la place que l’Afrique peut y conquérir : Dr Mohamed El Haj Mahmoud TALEB : « Plusieurs partenaires, aucun protecteur »

Docteur en langue et civilisation arabes de l'Université de Tunis, Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb préside le Centre Raïd pour les études stratégiques et le développement. Expert senior auprès du Conseil supérieur de la magistrature du Qatar, il fut le premier directeur administratif du Centre international de Doha pour le dialogue interreligieux.
Formé à l'INALCO et à la Sorbonne, traducteur-interprète, il travaille depuis vingt ans à l'interface entre le monde arabe et l'Afrique de l'Ouest — l'une des rares trajectoires à disposer des sources, des langues et des interlocuteurs des deux rives. Ses travaux portent sur les transformations de l'ordre international, les architectures régionales de sécurité et les conditions institutionnelles de la souveraineté des États africains et arabes. Entretien…
DAKARTIMES : On parle beaucoup de « fin du monde unipolaire ». Est-ce le bon mot ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Non, et le mauvais mot produit de mauvaises décisions. « Fin de l’unipolarité » suggère qu’une hégémonie cède la place à une autre, et que la seule question serait de savoir laquelle. Ce n’est pas ce que j’observe. Ce que j’observe, c’est que les États ont cessé de chercher une protection et cherchent désormais une marge. La monnaie de la puissance n’est plus la garantie : c’est la liberté de décision. Un État fort, aujourd’hui, n’est pas celui qui est bien protégé. C’est celui qui peut dire non à chacun de ses partenaires sans que cela lui coûte l’existence.
DAKARTIMES : Pourquoi les alliances deviennent-elles à ce point transactionnelles ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Parce que les interdépendances qui les fondaient se sont dissoutes, et qu’une alliance ne survit jamais longtemps à l’asymétrie qui l’a fondée. Prenez le cas le plus documenté : la sécurité du Golfe reposait sur un allié qui dépendait lui-même d’une ressource produite par le Golfe. Les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole. Le traité demeure ; la garantie s’en va. Ce n’est ni une trahison ni un caprice : c’est mécanique.
Et ce qui vaut là vaut ailleurs. L’Europe découvre que sa garantie de sécurité était adossée à une communauté de menace qui s’est déplacée vers le Pacifique. Le Sahel découvre que son partenariat militaire était adossé à un intérêt qui s’est révélé révisable. Trois régions qui croient vivre trois crises distinctes vivent en réalité la même : la fin des garanties gratuites.
DAKARTIMES : La puissance militaire suffit-elle encore à définir un acteur stratégique ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Elle n’a jamais suffi ; elle était simplement décisive à la marge. Ce qui a changé, c’est le coût du déni. Un engin à quelques milliers de dollars neutralise aujourd’hui des systèmes qui en coûtent des millions. La conséquence est vertigineuse et encore mal mesurée : la protection n’est plus achetable. Aucune puissance ne peut plus promettre l’invulnérabilité à une autre, parce qu’elle ne se la garantit plus à elle-même. De là vient tout le reste. Puisqu’on ne peut plus acheter la qualité d’une garantie, on achète la pluralité des garanties. Ce n’est pas un choix idéologique. C’est la seule réponse rationnelle à un monde où le bouclier coûte plus cher que la flèche.
DAKARTIMES : Monde multipolaire, alors, ou monde fragmenté ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Ni l’un ni l’autre, et c’est le point sur lequel je voudrais être précis, parce que ces deux mots empêchent de voir. « Multipolaire » suppose des pôles, donc des clientèles : on aurait simplement remplacé un patron par trois. « Fragmenté » suppose du désordre, et il y a au contraire beaucoup de calcul. Ce que je vois est une troisième chose : un système à géométrie variable, où le même État est allié à l’un pour sa sécurité, à un autre pour son énergie, à un troisième pour sa technologie, et à aucun entièrement. Ce n’est pas une doctrine de neutralité — la neutralité est passive. C’est une doctrine de non-exclusivité. Et je précise, parce qu’on me fait souvent dire l’inverse : cela n’a rien de plus moral. C’est simplement plus stable pour ceux qui savent le conduire, et beaucoup plus dangereux pour ceux qui l’imitent sans en avoir les moyens.
Le monde arabe, ou le cas le plus avancé
DAKAR TIMES : Vous suivez de près le Golfe. Est-ce l’exemple le plus abouti de ce que vous décrivez ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : C’est le laboratoire, et c’est pour cela que je l’observe — non parce que j’y vis. Il y a vingt ans, ces États avaient une garantie et une relation de client. Ils ont aujourd’hui un partenaire asiatique, un partenaire européen, des portefeuilles africains, des fonds souverains qui arbitrent entre blocs, et désormais un cadre de défense collective conclu hors du dispositif occidental. Ils n’ont rien déchiré. Ils ont ajouté. L’accord signé à La Mecque au début du mois n’a fait qu’institutionnaliser un mouvement engagé depuis des années. Ce qu’il révèle importe davantage que ce qu’il contient : les puissances moyennes ne veulent plus choisir un camp. Elles veulent augmenter leur nombre d’options. C’est une révolution silencieuse, et elle ne concerne pas que le Golfe.
DAKAR TIMES : Ces États vont-ils rompre avec Washington ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Non. Et quiconque l’annonce n’a pas compris leur méthode : ils ne rompent pas, ils ajoutent. C’est précisément ce qui les rend difficiles à lire pour ceux qui pensent en termes de camps. Mais ils n’en dépendront plus de la même manière, pour une raison qu’il faut énoncer sans détour : un protecteur qui n’a plus besoin de vous cesse d’être un protecteur et devient un fournisseur. La relation continue ; sa nature a changé. Les bases ne les ont pas protégés — ce sont eux, désormais, qui protègent les bases. Cette phrase n’est pas une phrase sur le Golfe. Elle vaut pour Riyad, elle a valu pour l’Europe, elle vaut pour Bamako. Le jour où l’intérêt qui fondait une garantie s’éteint, il ne reste que le papier. La seule question utile est de savoir ce que vous avez construit avant ce jour-là.
DAKAR TIMES : Beaucoup attendaient que le Golfe entre en guerre ouverte contre l’Iran. Il ne l’a pas fait.
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : C’était le véritable examen, et il est passé. Le scénario était pourtant écrit : des États engagés au sol, pendant que d’autres leur vendent des armes et les regardent s’épuiser. Ils l’ont refusé. J’en tire une règle générale, qui vaut bien au-delà de la région : la qualité stratégique d’un acteur ne se mesure pas à ce qu’il entreprend, mais à ce qu’il décline lorsque tout le pousse à agir. C’est la chose la plus difficile en politique, et la moins spectaculaire.
L’Afrique dans le système qui vient
DAKAR TIMES : Ce basculement est-il une opportunité historique pour l’Afrique, ou le passage d’une dépendance à plusieurs dépendances concurrentes ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : C’est la seule question qui compte, et je vous remercie de la poser dans ces termes, car la réponse n’est pas donnée d’avance. Elle dépend d’une variable, et d’une seule : la capacité. Multiplier ses partenaires sans instruments, ce n’est pas diversifier. C’est organiser une enchère où l’on est soi-même le lot. Le rapport de force reste identique ; on a simplement augmenté le nombre de guichets. Beaucoup de pays africains sont exactement à ce point : ils ont plus de partenaires qu’il y a quinze ans, et pas plus de marge.
DAKAR TIMES : Vous avez écrit que la rupture n’est pas la souveraineté.
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : La rupture sans instrument n’est pas de la souveraineté. C’est de l’exposition. Et je le dis sans ironie, avec respect pour des États qui affrontent seuls une guerre qu’ils n’ont pas déclenchée. La souveraineté ne se mesure pas au nombre de partenaires que l’on congédie, mais au nombre de partenaires dont aucun, isolément, ne peut vous contraindre. Elle suppose deux conditions, et l’ordre entre elles n’est pas négociable : que les alternatives soient constituées avant la rupture, et qu’une institution soit chargée de gérer la pluralité une fois qu’elle existe. L’Afrique a souvent la première intention. Elle a rarement la seconde condition.
DAKAR TIMES : Que manque-t-il, concrètement ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Pas les ressources : elles sont là. Pas la jeunesse : elle est là, et c’est le seul continent dont on puisse le dire. Il manque la capacité — au sens technique du terme.
Des négociateurs, des juristes de contrat, des analystes, des ingénieurs financiers, des fiscalistes. Un contrat minier ne se perd pas dans les urnes ni dans les discours : il se perd dans une salle de rédaction juridique, à quatre heures du matin, entre une équipe de trois personnes et une équipe de trente. C’est très prosaïque et c’est là que la souveraineté est réellement gagnée ou perdue. Un pays qui forme cent négociateurs obtient davantage qu’un pays qui prononce cent discours. Voilà pourquoi je place la formation avant tout le reste. Non par vertu pédagogique : parce que c’est l’investissement dont le rendement stratégique est le plus élevé, et le seul qu’aucun partenaire extérieur ne peut vous retirer.
DAKAR TIMES : Et le Sahel ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Un laboratoire, douloureux et instructif. L’intention y est légitime — je ne connais pas d’argument sérieux pour défendre le statu quo antérieur. C’est la séquence qui a été inversée. On annonce la sortie, puis on cherche les alternatives. Or l’ordre inverse est le seul qui fonctionne, et le Golfe vient d’en administrer la démonstration : on constitue d’abord les options, la rupture devient ensuite superflue, parce que le protecteur n’est plus qu’un partenaire parmi cinq. C’est moins glorieux. C’est infiniment plus efficace.
Le point aveugle : Afrique et monde arabe
DAKAR TIMES : Vous plaidez pour un axe Afrique–monde arabe. Est-il possible sans regarder lucidement leur histoire commune ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Non. Et ma raison n’est pas morale, elle est stratégique. Deux régions qui ont besoin l’une de l’autre et qui portent une histoire non liquidée ne construiront jamais que des arrangements fragiles — des accords qu’une déclaration malheureuse suffit à défaire. Nous en avons eu la démonstration cet été. La mémoire n’est pas un supplément d’âme dans une relation internationale. C’est une variable de solidité, au même titre qu’un traité ou qu’un flux.
DAKAR TIMES : Le président Ibrahim Traoré a évoqué « plus de mille ans d’esclavage » imputés au monde arabo-musulman. Beaucoup attendent de vous une réfutation.
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Je ne la donnerai pas. Réfuter, c’est accepter la place de l’accusé, et je ne suis pas un accusé. Le fait d’abord, puisqu’il n’est pas discutable : une traite transsaharienne, de la mer Rouge et de l’océan Indien a bien existé, et des marchands arabes et berbères y ont pris part. Ces faits ne se négocient pas, et je n’entends pas les négocier. Ce que je conteste n’est pas le fait : c’est l’imputation — attribuer à une norme religieuse ce qui relève d’États, de marchés et d’élites. Aucun texte n’a jamais incité un musulman à asservir qui que ce soit ; c’est le reste qui a manqué. Sur les chiffres, les périodes, les responsabilités respectives, en revanche, je ne trancherai pas. Ni dans un journal, ni ailleurs. Non par prudence : parce que ce n’est pas mon métier et que ce ne devrait être le métier de personne d’autre que des historiens. J’observe d’ailleurs que tous ceux qui se prononcent sur ce dossier depuis un mois s’appuient sur des estimations dont l’écart va du simple au triple. Chacun y trouve donc ce qu’il cherchait, ce qui explique pourquoi ce débat recommence chaque été sans jamais avancer d’un pas. La question utile n’est donc pas de savoir qui a raison cet été. Elle est de savoir pourquoi, en 2026, l’Afrique et le monde arabe ne disposent toujours pas de l’instrument qui permettrait de le savoir.
DAKAR TIMES :Vous insistez sur ce que l’islam a apporté à l’Afrique de l’Ouest.
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Parce que c’est la moitié du dossier, et qu’on l’oublie chaque fois. L’islam n’est pas entré en Afrique de l’Ouest par les armes. Il y est entré à partir du IXᵉ siècle par les caravanes, les commerçants et les lettrés — cela n’est pas contesté par les historiens de la région. Tombouctou, Djenné et Gao ont ensuite abrité des institutions d’enseignement qui formaient des juges, des jurisconsultes, des astronomes et des médecins, et qui attiraient des étudiants de toutes les contrées. Il en reste des centaines de milliers de manuscrits, sauvés en 2012 par des bibliothécaires maliens au péril de leur vie. C’est le plus grand fonds écrit précolonial du continent, et la réfutation la plus tranquille qui soit de l’idée que l’Afrique de l’Ouest n’aurait pas eu d’écriture. Je ne présente pas cela comme un solde : l’histoire n’est pas une comptabilité où l’on met les universités d’un côté et les captifs de l’autre pour voir ce qui l’emporte. Je dis simplement qu’un dossier dont on ne retient qu’une moitié n’est pas un dossier.
DAKAR TIMES : Craignez-vous que ce débat serve à autre chose qu’à l’histoire ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Je crains surtout un effet de proportion, et je le dis sans prêter d’intention à personne. La traite atlantique a déporté plus de douze millions de personnes en quatre siècles, sous la supervision directe d’États et d’Églises d’Europe, avec une organisation industrielle dont il n’existe pas d’équivalent. Elle reste, à ce jour, le crime le moins reconnu de l’histoire moderne par ceux qui l’ont commis.
Or observez la séquence. En mars, les Nations unies adoptent une résolution portée par le Ghana qui qualifie cette traite de plus grave crime contre l’humanité : cent vingt-trois voix pour, trois contre — et cinquante-deux abstentions, parmi lesquelles l’ensemble des États membres de l’Union européenne et le Royaume-Uni. L’ensemble du groupe arabe, lui, a soutenu le texte. Quelques mois plus tard, le débat africain porte sur autre chose. Je ne dis pas qu’un sujet doive faire taire l’autre — ce serait exactement l’erreur que je reproche aux abstentionnistes. Je dis qu’il y avait, en mars, une abstention massive à commenter, et qu’elle l’a très peu été.
DAKAR TIMES : Vous êtes mauritanien. Votre pays a aboli l’esclavage en dernier au monde.
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : J’attendais la question, et si vous ne l’aviez pas posée, je l’aurais posée moi-même. On ne peut pas appliquer aux autres un principe dont on s’exempte. Les faits d’abord. Abolition en 1905 sous administration coloniale, ordonnance d’abolition en 1981, incrimination pénale en 2007, puis loi de 2015 qualifiant l’esclavage de crime contre l’humanité imprescriptible, avec des juridictions spécialisées et la possibilité, pour les associations reconnues, de se constituer partie civile. C’est, sur le papier, l’un des arsenaux les plus complets du continent — et il n’a pas été arraché : il a été voté. Ce qui reste à faire n’est donc plus d’ordre législatif, et c’est précisément ce qui rend la tâche difficile. Une loi supprime un statut juridique ; elle ne supprime pas d’un trait une stratification sociale déposée par plusieurs siècles. Cela n’est vrai ni de la seule Mauritanie ni de la seule Afrique : les États-Unis ont laissé passer un siècle entre l’abolition et les droits civiques. La question qui vaut aujourd’hui est celle de l’écart entre le droit et la société, et cet écart ne se comble pas par de nouveaux textes. Il se comble par la terre, l’état civil, l’école et l’emploi — c’est-à-dire par des politiques publiques et par leur financement.
Je le dis sans embarras dans un journal sénégalais, parce que c’est exactement ce que je disais tout à l’heure de la souveraineté : une intention sans instrument reste un discours. Et j’ajoute, sans donner de leçon à personne, qu’aucune société ouest-africaine n’est extérieure à cette histoire. Le Sénégal l’a d’ailleurs étudiée lui-même, avec une rigueur dont peu de pays disposent.
DAKAR TIMES : Vous parlez à Dakar, et la relation entre les deux pays a connu quelques tensions cet été.
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Elle en connaîtra d’autres, comme toutes les relations vivantes, et je ne leur accorde pas plus d’importance qu’elles n’en ont. La relation sénégalo-mauritanienne est la plus ancienne interface continue entre l’Afrique arabo-berbère et l’Afrique soudanaise : un millénaire de commerce, d’alliances matrimoniales, de chaînes de transmission savante, de manuscrits qui circulent dans les deux sens. Les grandes familles de savoir des deux rives ont souvent eu les mêmes maîtres et parfois les mêmes ancêtres. Nos deux États le savent, et c’est pourquoi ils ont toujours su ramener leurs différends à leur juste échelle. Je n’ajouterai qu’une phrase. La frontière entre nos deux pays est un fleuve. Un fleuve n’a jamais séparé quoi que ce soit : il porte.
DAKAR TIMES : Que faut-il faire de cette mémoire ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : La transformer en instrument. C’est le même principe que celui dont nous parlions à propos de la souveraineté : une revendication qui ne devient pas un instrument reste une conversation.
Le premier est une base documentaire commune, consacrée aux traites transsahariennes, de la mer Rouge et de l’océan Indien. L’asymétrie décisive, dans ce dossier, est en effet archivistique. La traite atlantique a laissé des livres de bord, des polices d’assurance, des registres portuaires : elle est documentée navire par navire. Les caravanes, elles, n’assuraient pas leur cargaison, et les fonds qui les concernent sont dispersés entre plusieurs pays et, pour une part, dans des bibliothèques familiales que personne n’a inventoriées.
Il en résulte que les estimations publiées par les historiens varient dans des proportions considérables, et qu’aucune ne fait aujourd’hui consensus. Ce n’est pas une querelle d’érudits. C’est ce qui permet à chacun de choisir le chiffre qui l’arrange, et c’est pourquoi ce débat recommence périodiquement sans jamais progresser. Je ne demande donc à personne de retenir une estimation plutôt qu’une autre : je demande que l’on se donne les moyens d’en établir une qui soit sérieuse.
Le deuxième est une commission mixte d’historiens, mandatée conjointement par l’Union africaine et l’Organisation de la coopération islamique, avec un mandat explicite de publier ses résultats quels qu’ils soient. Et je dirai où elle devrait siéger : à Nouakchott. Non par patriotisme — par géométrie. Une telle commission doit être accueillie par un pays qui appartienne pleinement aux deux ensembles et qui ne puisse être soupçonné de plaider pour l’un contre l’autre. La Mauritanie remplit cette condition, et elle l’a démontré : c’est elle qui a présidé l’Union africaine en 2024, choisie par consensus parce qu’elle n’était l’obligée de personne. Un pays capable de débloquer une présidence continentale est capable d’abriter une commission d’historiens.
Le troisième est un volet réparateur interne, portant sur l’accès à la terre, à l’état civil et à l’école pour les descendants de castes serviles. Il concerne l’ensemble de la région et non tel ou tel pays. C’est-à-dire une politique publique, et non une cérémonie. Je ne propose pas cela pour marquer un point contre qui que ce soit. Je le propose parce qu’une archive commune est la seule chose qui, dans trente ans, aura encore de la valeur pour les deux parties. Tout le reste aura été oublié, y compris nos indignations.
Quelle doctrine pour les quinze prochaines années
DAKAR TIMES : Si vous deviez donner trois priorités aux dirigeants africains et arabes pour les quinze prochaines années, lesquelles seraient-elles ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Trois mots, et l’ordre entre eux est la moitié de la doctrine : capacité, diversification, institution. La capacité d’abord, parce que rien ne se négocie sans elle. Former des négociateurs, des juristes, des analystes, des ingénieurs — et les retenir, ce qui est un autre métier. Un continent qui exporte ses compétences finit par importer les décisions qui le concernent. La diversification ensuite, et seulement ensuite. Plusieurs partenaires, aucun protecteur. Non pas par méfiance envers quiconque, mais parce qu’une relation exclusive, même excellente, transforme un partenaire en arbitre de votre politique intérieure. L’institution enfin, qui est la plus négligée et la plus décisive. Une doctrine sans organe chargé de la conduire ne survit pas au dirigeant qui l’a énoncée. C’est ce qui distingue une politique d’une intention. La plupart des ruptures africaines des dernières décennies ont échoué non sur le fond, mais faute d’organe. Et j’insiste sur l’ordre : la plupart des États commencent par la deuxième, quelques-uns par la troisième, presque aucun par la première. C’est pourquoi si peu de ces politiques tiennent au-delà de cinq ans.
DAKAR TIMES : Le Centre Raïd que vous présidez s’inscrit-il dans cette perspective ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Il en est la conséquence, pas l’illustration. On ne réclame pas des institutions aux autres sans en construire soi-même — ce serait la forme la plus banale de l’inconséquence. Cinq chantiers : les transformations de l’ordre international ; souveraineté et architectures de sécurité ; les relations entre l’Afrique et le monde arabe ; l’économie politique du développement ; et la production de doctrine pour les puissances émergentes — car elles consomment aujourd’hui des grilles d’analyse conçues ailleurs, pour d’autres problèmes. Le Sahel y est un terrain d’observation majeur, pas notre horizon intellectuel. Un centre de recherche se juge à une seule chose : publie-t-il autre chose que ce qu’on attend de lui ? Le jour où nous cesserons de le faire, nous ne serons plus qu’un service de communication, et il faudra le dire.
DAKAR TIMES : Que voudriez-vous que le lecteur retienne ?
Dr Mohamed El Haj Mahmoud Taleb : Une phrase de méthode plutôt qu’une analyse. On ne devient pas souverain en désignant celui dont on veut se libérer. On le devient en construisant ce dont on aura besoin le jour où il partira. Et il partira — ils partent tous, sans exception, dès que l’intérêt qui les retenait s’éteint. Ce n’est ni une trahison ni une surprise : c’est la règle. La seule question qui vaille, pour l’Afrique comme pour le monde arabe, est donc de savoir ce que nous aurons construit d’ici là. Nous avons quinze ans. C’est court, et c’est suffisant.
Propos recueillis pour la r