GUERRE AU SOUDAN : Le Tchad sous pression, entre crise humanitaire et tensions politiques

GUERRE AU SOUDAN : Le Tchad sous pression, entre crise humanitaire et tensions politiques

L’afflux massif de réfugiés dans l’est du pays, la montée de l’insécurité et les soupçons autour du soutien aux Forces de soutien rapide (RSF) fragilisent davantage le pouvoir de N’Djamena. Face à cette situation, le gouvernement tchadien est appelé à renforcer l’aide humanitaire et à rétablir une véritable neutralité dans le conflit soudanais.

La guerre qui ravage le Soudan depuis avril 2023 ne se limite plus aux frontières de ce pays. Elle exerce désormais une pression considérable sur le Tchad, particulièrement dans ses provinces orientales, frontalières du Darfour.

Depuis le début des combats entre l’armée soudanaise dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (RSF) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, près de 1,2 million de personnes ont rejoint l’est du Tchad, parmi lesquelles des réfugiés soudanais et des Tchadiens rapatriés.

Cet afflux de population exerce une pression sans précédent sur des régions déjà confrontées à la pauvreté, au manque d’infrastructures et à l’insuffisance des services de base. Les capacités des organisations humanitaires sont aujourd’hui largement dépassées, alors que les financements internationaux diminuent.

L’est du Tchad au bord de la rupture

Dans les provinces d’Ouaddaï, du Sila, du Wadi Fira et de l’Ennedi Est, la crise humanitaire prend une dimension de plus en plus préoccupante. La raréfaction des ressources, notamment l’eau, les terres et les moyens de subsistance, alimente les tensions entre les populations locales et les réfugiés.

Les différends économiques et sociaux se multiplient, tandis que les travailleurs humanitaires signalent des agressions contre des réfugiés, notamment des femmes. Le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) a estimé que la situation avait atteint un « point de rupture catastrophique ».

La réduction des financements internationaux risque encore d'aggraver cette situation. Les États-Unis avaient financé en 2025 environ 260 millions de dollars du plan de réponse humanitaire tchadien, soit près d’un tiers de son budget. Or, les besoins pour 2026 sont estimés à 1,4 milliard de dollars et, en juin, seulement 9 % de ce montant avaient été financés.

Adré, symbole d’une crise qui déborde

La province d’Ouaddaï concentre une grande partie des difficultés. La ville d’Adré, principal point d’entrée des réfugiés soudanais, illustre à elle seule l’ampleur de la crise.

Sa population est passée d’environ 20 000 habitants avant la guerre à plus de 250 000 aujourd’hui. Cette explosion démographique a entraîné une hausse des prix, une augmentation du chômage et une dégradation des conditions sanitaires.

La situation épidémiologique est également préoccupante. Plus de 260 cas de choléra ont été détectés dans la province depuis juillet, faisant déjà douze morts. Les humanitaires redoutent désormais une propagation plus importante de la maladie.

La solidarité initiale des populations locales envers les réfugiés tend, elle aussi, à s’essouffler. Au début de la crise, de nombreux habitants avaient offert des terres, de la nourriture et de l’eau aux nouveaux arrivants. Mais, avec la prolongation de la guerre, certains réclament désormais des compensations ou la restitution des terres mises à disposition.

Criminalité et tensions communautaires

À la crise humanitaire s’ajoute une montée de l’insécurité. À Adré, les coups de feu sont devenus fréquents après la tombée de la nuit. Des bandes criminelles se développent également dans les camps et leurs environs.

Le groupe surnommé « les Colombiens », déjà présent au Darfour occidental, aurait étendu ses activités à Adré ainsi qu’aux camps de Metche et Ourang. Composé principalement de jeunes réfugiés soudanais, il est accusé d’être impliqué dans des vols et dans le trafic transfrontalier de stupéfiants.

Cette insécurité nourrit à son tour les tensions communautaires. Dans l’est du Tchad, les clivages entre Arabes et non-Arabes se superposent désormais aux tensions provoquées par la guerre soudanaise.

Des groupes d’autodéfense auraient également commencé à se former dans plusieurs villages depuis 2023. Le groupe appelé « Défense, Renseignement et Soutien », principalement composé de Zaghawa, est notamment cité parmi ces organisations. En juin, un affrontement à Arounga, dans l’Ouaddaï, lié à un différend autour du vol d’une moto, aurait fait 17 morts.

Wadi Fira et Ennedi Est à leur tour sous pression

La crise ne se limite plus à l’Ouaddaï. Depuis avril, les provinces de Wadi Fira et d’Ennedi Est ont accueilli plus de 100 000 nouveaux réfugiés soudanais, principalement des femmes et des enfants ayant fui le camp de Zamzam, au Darfour.

L’offensive des RSF autour d’El Fasher et la destruction du camp de Zamzam ont provoqué un nouvel exode. Le camp aurait été pratiquement rayé de la carte en avril, avec au moins 1 500 morts selon une estimation provisoire.

À Tiné, dans le Wadi Fira, plus de 15 000 réfugiés de Zamzam vivaient encore, fin août, dans des conditions extrêmement précaires, sur un terrain vague en périphérie de la ville. Le HCR, confronté à l’ampleur des arrivées, n’a pas été en mesure de reloger rapidement l’ensemble des réfugiés vers des sites mieux équipés.

Pour l’instant, une partie de ces populations survit grâce à la solidarité des habitants. Mais, comme dans l’Ouaddaï, cette solidarité risque de s’éroder si la crise continue de s’aggraver.

N’Djamena confrontée à ses propres tensions

Les conséquences de la guerre soudanaise se font également sentir au cœur du pouvoir tchadien. À N’Djamena, des tensions sont apparues autour de la politique du président Mahamat Déby à l’égard du conflit.

Le Tchad entretient des relations étroites avec les Émirats arabes unis, accusés par plusieurs acteurs du conflit soudanais de soutenir les RSF et de faire transiter des armes par le territoire tchadien. Abou Dhabi et N’Djamena ont toujours rejeté ces accusations, malgré les éléments avancés par différentes sources internationales.

Cette proximité avec les Émirats constitue un atout pour le président Mahamat Déby. Les financements émiratis, dont deux prêts totalisant 2 milliards de dollars signés en 2023 et 2024, ont notamment contribué à renforcer ses capacités financières et ses réseaux d’allégeance au sein du pouvoir. Mais cette politique comporte également des risques.

La question zaghawa au cœur des inquiétudes

Une partie de la communauté zaghawa au Tchad serait particulièrement préoccupée par les accusations de soutien tchadien et émirati aux RSF. Ces inquiétudes sont renforcées par le fait que les paramilitaires soudanais sont accusés d’avoir commis des exactions contre des populations non arabes, notamment les Zaghawa, au Darfour.

Des chefs traditionnels et des officiers supérieurs tchadiens d’origine zaghawa auraient ainsi exprimé leur désaccord avec l’utilisation présumée du territoire tchadien pour l’acheminement d’armes vers les RSF. La situation s’est encore tendue après les combats autour d’El Fasher et l’assaut contre le camp de Zamzam.

Selon des estimations rapportées par Crisis Group, plusieurs centaines de soldats tchadiens auraient déserté depuis 2023 pour rejoindre les forces combattant les RSF au Darfour. Des groupes politico-militaires majoritairement zaghawa et hostiles au président Déby auraient également suivi cette dynamique. Parmi eux figure le groupe dirigé par Ousmane Dillo, cousin du chef de l’État et frère de l’opposant Yaya Dillo.

La menace d’un débordement régional

La détérioration des relations entre N’Djamena et l’armée soudanaise constitue une autre source d’inquiétude.

Les deux pays se sont mutuellement expulsé des diplomates en décembre 2023. En mars, un haut responsable de l’armée soudanaise a publiquement menacé de bombarder les aéroports de N’Djamena et d’Amdjarass, soupçonnés d’être utilisés pour le transit d’armes destinées aux RSF.

Une escalade militaire directe entre le Tchad et le Soudan demeure peu probable, mais Khartoum pourrait chercher à soutenir des dissidents tchadiens ou des officiers opposés au régime de Mahamat Déby.

Cette perspective rappelle les affrontements par procuration qui avaient déjà opposé les deux pays dans les années 2000.

Déby entre rapprochement avec Burhan et alliance avec Abou Dhabi

Conscient des risques, le président Mahamat Déby a tenté de reprendre le dialogue avec le général Abdel Fattah al-Burhan. Une médiation soutenue par l’Arabie saoudite a notamment conduit à une rencontre entre responsables militaires tchadiens et soudanais à Port-Soudan.

L’objectif était notamment d’encourager N’Djamena à adopter une position plus neutre dans le conflit et à mettre fin aux accusations concernant les livraisons d’armes transitant par son territoire.

Mais quelques semaines après ces échanges, Mahamat Déby s’est rendu à Abou Dhabi, où il a annoncé un renforcement du partenariat entre le Tchad et les Émirats arabes unis.

Quelle stratégie pour éviter une nouvelle déstabilisation ?

Face à cette situation, le Tchad se retrouve confronté à un double impératif : empêcher l’effondrement de la réponse humanitaire dans l’est du pays et éviter que la guerre soudanaise ne déstabilise davantage ses équilibres politiques et sécuritaires.

Le gouvernement tchadien a déjà renforcé les patrouilles militaires et instauré des couvre-feux locaux, notamment à Adré. Des initiatives ont également été lancées avec la Banque mondiale pour réduire le coût de la vie et soutenir le développement des provinces orientales. Un nouveau Plan national de développement doit par ailleurs accorder une place importante aux infrastructures et à l’agriculture dans cette région.

Mais ces mesures apparaissent encore insuffisantes au regard de l’ampleur des besoins.

Une priorité consiste désormais à mobiliser davantage de financements internationaux afin d’éviter une aggravation de la crise humanitaire. Les Émirats arabes unis, partenaire stratégique de N’Djamena, pourraient notamment contribuer au financement de l’aide d’urgence et du développement économique de l’est du Tchad.

Abou Dhabi pourrait également soutenir le Plan national de développement, déjà associé à un financement de 630 millions de dollars du Fonds monétaire international et au centre d’une conférence de donateurs prévue en septembre.

Restaurer la neutralité tchadienne

Au-delà de l’aide humanitaire, l’autre enjeu majeur est diplomatique.

Pour réduire les risques de représailles et de déstabilisation, N’Djamena pourrait chercher à rééquilibrer sa politique soudanaise et à restaurer la neutralité qu’il avait initialement proclamée.

Si les accusations de livraisons d’armes aux RSF depuis le territoire tchadien étaient confirmées, le gouvernement pourrait demander aux Émirats arabes unis de suspendre ces opérations, en mettant en avant le risque que celles-ci font peser sur la sécurité du Tchad.

Parallèlement, N’Djamena aurait intérêt à poursuivre ses contacts avec les principaux soutiens de l’armée soudanaise, notamment l’Arabie saoudite et l’Égypte, afin de rétablir un dialogue avec le général Burhan.

Car tant qu’une partie importante de l’opinion et des responsables soudanais considérera le Tchad comme une base logistique des RSF, une normalisation durable des relations entre N’Djamena et Khartoum restera difficile.

Le défi est désormais clair pour le pouvoir tchadien : empêcher que la guerre du Soudan ne transforme la crise humanitaire de l’est en crise sécuritaire et politique nationale.

Michel DIOUF