La fin d’un cycle ? Retraits onusiens en Afrique et recomposition du maintien de la paix-

La fin d’un cycle ? Retraits onusiens en Afrique et recomposition du maintien de la paix-

L’année 2023 marque un tournant significatif pour les opérations de paix des Nations unies en Afrique, avec deux évolutions majeures : le retrait contraint de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) et l’amorce d’un désengagement progressif de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO). Ces deux cas, bien que distincts dans leurs modalités, traduisent une dynamique convergente de remise en cause des grandes opérations multidimensionnelles déployées depuis la fin de la Guerre froide.

Au Mali, la demande de retrait formulée en juin 2023 par les autorités de transition a conduit à une fermeture de la MINUSMA dans un délai exceptionnellement court, illustrant une rupture brutale du cadre classique de coopération entre l’ONU et un État hôte. Ce retrait imposé, qualifié de « sans précédent », s’est opéré dans un contexte de dégradation sécuritaire et de tensions politiques croissantes entre la mission et les autorités maliennes. En République démocratique du Congo (RDC), le processus est plus graduel, mais procède d’une logique similaire : à la suite d’une requête du gouvernement congolais, une stratégie conjointe de retrait progressif a été engagée, marquant la fin de la MONUSCO dans un calendrier négocié, mais politiquement contraint. Ces évolutions ne peuvent toutefois être comprises isolément. Elles s’inscrivent dans une séquence plus large de contestation des opérations de paix onusiennes sur le continent africain. Comme le souligne la littérature récente, l’ONU a été amenée, au cours de la seule année 2023, à envisager ou à engager le retrait de plusieurs missions à la demande explicite des États hôtes, révélant une fragilisation du principe même de consentement qui fonde historiquement le maintien de la paix.

À cela s’ajoutent des critiques croissantes émanant des populations locales, des autorités politiques et de certains partenaires internationaux, qui dénoncent l’inefficacité perçue de missions jugées incapables de répondre aux défis sécuritaires contemporains4. Dans ce contexte, cette note propose d’examiner la question suivante : les retraits de la MINUSMA et de la MONUSCO constituent-ils les symptômes d’une crise conjoncturelle du maintien de la paix, ou témoignent-ils de la fin d’un cycle historique, celui des opérations multidimensionnelles robustes déployées depuis les années 1990 ? Autrement dit, assiste-t-on à une série de crises localisées, ou à l’épuisement d’un modèle d’intervention construit au lendemain de la Guerre froide ? L’hypothèse d’une simple contingence apparaît insuffisante. Certes, les trajectoires du Mali et de la RDC présentent des spécificités politiques et sécuritaires importantes. Toutefois, plusieurs éléments communs suggèrent l’existence de dynamiques structurelles. En premier lieu, l’érosion du consentement des États hôtes constitue un facteur décisif. Le cas malien illustre de manière particulièrement nette cette évolution : la demande de retrait immédiat de la MINUSMA, formulée sans préavis et assortie de délais contraints, s’inscrit certes dans le respect formel de la souveraineté étatique, mais révèle surtout une rupture profonde de la relation de coopération entre la mission et les autorités nationales. Plus largement, cette situation met en lumière la fragilité d’un principe de coopération pourtant constitutif du maintien de la paix, dont la remise en cause peut conduire à la fin pure et simple d’une opération.

En second lieu, ces retraits surviennent dans un contexte où les opérations de paix sont confrontées à des environnements de plus en plus complexes, caractérisés par la persistance de conflits armés, la fragmentation des acteurs et l’absence de processus politiques inclusifs. Or, les grandes opérations multidimensionnelles ont été pensées pour intervenir dans des contextes de sortie de conflit relativement stabilisés, mais ont progressivement été déployées dans des environnements où ces conditions minimales faisaient défaut. Leur déploiement dans des situations de guerre active en révèle aujourd’hui les limites. L’hypothèse centrale défendue ici est que les retraits successifs de la MINUSMA et de la MONUSCO ne sont pas des anomalies, mais bien les indicateurs d’une transformation structurelle du maintien de la paix onusien. Ils signalent l’essoufflement d’un modèle fondé sur l’idéal d’un partenariat durable avec les États hôtes, sur la possibilité d’un processus politique à soutenir, et sur la capacité de l’ONU à agir comme acteur central de la stabilisation. La multiplication des clôtures révèle au contraire un décalage croissant entre ce modèle et les réalités contemporaines des conflits, ouvrant la voie à une recomposition plus large de l’ordre sécuritaire international.

Cette fin de cycle ne signifie pas pour autant la disparition du maintien de la paix, mais plutôt l’épuisement d’une forme historiquement située de l’intervention onusienne : celle des grandes opérations multidimensionnelles, dotées de mandats étendus, d’une forte empreinte militaire et d’ambitions simultanément sécuritaires, politiques et institutionnelles. La MINUSMA et la MONUSCO en constituent deux expressions emblématiques, mais aussi deux révélateurs des tensions qui fragilisent désormais ce modèle. Trois lignes de fracture apparaissent déterminantes. La première tient à l’érosion du consentement des États hôtes, qui remet en cause l’un des principes fondateurs du maintien de la paix. Ce consentement n’est plus un cadre stable de coopération, mais une ressource politique réversible, susceptible d’être instrumentalisée par les autorités nationales dans des rapports de force internes ou internationaux. La deuxième ligne de fracture concerne l’inadéquation croissante des mandats aux conflits contemporains, marqués par la fragmentation des acteurs armés, la régionalisation des violences, les menaces asymétriques et l’absence fréquente d’un processus politique crédible à soutenir. La troisième relève de la recomposition géopolitique. Les divisions au sein du Conseil de sécurité, le retour des rivalités de puissance et la montée d’acteurs sécuritaires alternatifs réduisent la centralité de l’ONU dans la gestion des crises africaines. Les opérations de paix ne disparaissent pas, mais elles s’inscrivent désormais dans un environnement plus concurrentiel, où missions onusiennes, dispositifs régionaux, coalitions ad hoc, partenariats bilatéraux et acteurs privés coexistent, se chevauchent ou se concurrencent. Pour analyser cette transformation, cette note adopte une approche comparative centrée sur deux cas emblématiques : le Mali et la RDC. Ces terrains présentent des configurations distinctes — retrait contraint et accéléré dans un cas, désengagement progressif et négocié dans l’autre —, mais ils permettent, précisément par contraste, de mettre en évidence des dynamiques communes et des tendances structurelles affectant le maintien de la paix onusien. L’enjeu n’est donc pas seulement de comprendre pourquoi la MINUSMA est partie ni comment la MONUSCO se retire. Il est d’analyser ce que ces retraits disent d’une reconfiguration plus large : le passage progressif d’un multilatéralisme sécuritaire centré sur l’ONU à des formes plus hybrides, plus fragmentées et plus décentrées de gestion des crises. La note s’organise en trois temps. La première partie revient sur la trajectoire des opérations multidimensionnelles et met en évidence la crise d’efficacité et de légitimité à laquelle elles sont confrontées sur les terrains africains (1). La deuxième partie analyse les retraits récents comme les symptômes de transformations structurelles, en identifiant les principaux facteurs explicatifs — politiques, opérationnels et géopolitiques (2). Enfin, la troisième partie explore les scénarios possibles de transformations du maintien de la paix, en s’interrogeant sur les formes émergentes du multilatéralisme sécuritaire et sur les risques associés à ces mutations (3).

 

La fin d’un modèle ? Les opérations multidimensionnelles onusiennes à l’épreuve des terrains africains

La fin de la Guerre froide marque une transformation profonde du maintien de la paix des Nations unies, souvent décrite comme l’« âge d’or » des opérations multidimensionnelles. La levée des blocages entre membres permanents du Conseil de sécurité entraîne une expansion rapide du nombre et de l’ambition des missions, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990, le maintien de la paix passe d’un instrument limité d’interposition à un outil central de gestion des conflits intraétatiques8. Cette évolution se traduit par un élargissement significatif des mandats. Les opérations ne se contentent plus de surveiller des cessez-le-feu, mais visent à accompagner des transitions politiques et à reconstruire des États fragilisés. Désarmement, démobilisation et réintégration des combattants (DDR), réforme du secteur de la sécurité (RSS), organisation d’élections ou encore promotion de l’État de droit deviennent des composantes essentielles de ces missions. Ce caractère multidimensionnel reflète une conception élargie de la sécurité, intégrant des dimensions politiques, institutionnelles et socio-économiques, dans une logique de consolidation durable de la paix. Les opérations déployées durant cette période reposent sur une intégration croissante des instruments civils et militaires. Elles mobilisent un large éventail d’acteurs — contingents militaires, personnel civil, agences onusiennes — dans une approche dite « intégrée », visant à articuler sécurité, gouvernance et développement. Ce modèle correspond à une vision séquentielle du règlement des conflits, dans laquelle l’intervention internationale accompagne le passage de la guerre à la paix, puis de la stabilisation à la consolidation. Plusieurs missions illustrent les succès relatifs de ce modèle. Au Libéria (Mission des Nations unies au Libéria - MINUL), en Sierra Leone (Mission des Nations unies en Sierra Leone - MINUSIL) ou en Côte d’Ivoire (Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire - ONUCI), les opérations onusiennes ont contribué à stabiliser des contextes post-conflit, à soutenir des processus électoraux et à restaurer progressivement l’autorité de l’État. Ces expériences sont généralement considérées comme des cas où l’ONU a pu jouer un rôle d’accompagnement efficace, même si des défis importants subsistaient au moment du retrait, notamment en matière de réformes institutionnelles et de consolidation de la paix à long terme. Ce modèle d’opérations multidimensionnelles se confronte cependant à deux évolutions majeures : le déploiement des missions de paix dans des contextes dépourvus de processus de paix établi (1.1), ainsi qu’une inflation des mandats qui occasionne un décalage entre attentes et mise en œuvre, ce qui affecte durablement la légitimité des missions.

Le déploiement des opérations de paix dans des contextes sans paix

L’âge d’or des opérations de paix décrit en amont repose sur une hypothèse implicite essentielle : l’existence d’un processus politique à soutenir. Les opérations multidimensionnelles sont conçues comme des instruments d’accompagnement, et non de substitution. Leur efficacité dépend donc étroitement de la volonté des acteurs locaux de s’engager dans une dynamique de paix. Comme le souligne la littérature, c’est précisément cette condition — souvent implicite — qui explique en grande partie les succès observés dans certains contextes, mais aussi les difficultés rencontrées lorsque cette dynamique fait défaut. C’est cette hypothèse fondatrice qui sera progressivement mise à l’épreuve dans les déploiements ultérieurs, notamment sur le continent africain, où les missions seront confrontées à des environnements de plus en plus instables, marqués par l’absence de paix à maintenir et la fragmentation des acteurs armés. À partir des années 2010, les opérations onusiennes sont de plus en plus déployées dans des environnements où la paix est absente, fragile ou contestée. Cette évolution marque une rupture profonde avec les hypothèses fondatrices du modèle multidimensionnel.

Les cas du Mali et de la RDC illustrent particulièrement ce basculement : loin d’accompagner des processus politiques stabilisés, les missions y sont confrontées à des conflits persistants, fragmentés et souvent régionalisés (voir partie 2). Au Mali, la MINUSMA est déployée en 2013 dans un contexte caractérisé par la poursuite des violences armées et la montée en puissance de groupes jihadistes. Si la mission s’inscrit formellement dans le cadre de l’Accord pour la paix et la réconciliation de 2015, elle opère en réalité dans un environnement où cet accord reste largement inappliqué. La conflictualité évolue vers des formes asymétriques, marquées par des attaques terroristes, des violences intercommunautaires et une insécurité diffuse sur l’ensemble du territoire. Dans ce contexte, la MINUSMA devient l’une des missions les plus dangereuses de l’ONU, tout en étant structurellement limitée par l’absence de mandat explicite de lutte antiterroriste. En RDC, la MONUSCO fait face à une configuration différente, mais tout aussi problématique. Déployée dans un environnement caractérisé par la prolifération de groupes armés, notamment dans les provinces de l’Est, la mission est confrontée à une violence chronique et à une régionalisation du conflit impliquant des acteurs étatiques et non étatiques. Malgré l’introduction d’outils plus robustes, comme la Brigade d’intervention, la mission peine à stabiliser durablement la situation sécuritaire. Comme le soulignent de nombreuses analyses, si la présence onusienne a contribué à éviter un embrasement régional, elle n’a pas permis d’éliminer les dynamiques locales de violence, qui demeurent profondément enracinées. Ce constat est largement partagé dans la littérature académique, qui s’accorde sur la tendance des opérations de paix à réduire l’intensité des conflits sans en traiter les causes structurelles, notamment dans les contextes de guerre prolongée et de fragmentation des acteurs armés.

Ces deux cas illustrent un glissement progressif du maintien de la paix traditionnel vers des fonctions de stabilisation, de maintien de la paix robuste, voire d’imposition de la paix. Les missions ne se contentent plus d’accompagner des processus politiques, mais sont amenées à intervenir dans des contextes de guerre active, où elles doivent simultanément protéger les civils, soutenir des forces nationales parfois défaillantes et contenir des groupes armés persistants. Ce déplacement du rôle des opérations s’accompagne d’une tension croissante entre ambitions politiques et capacités opérationnelles. Ce décalage structurel est au cœur des difficultés rencontrées par les missions contemporaines. Conçues pour intervenir dans des contextes post-accord, elles sont désormais confrontées à des conflits sans solution politique immédiate, où les acteurs armés sont multiples, mobiles et souvent transnationaux (voir 2.1). Cette situation réduit leur efficacité et expose leurs limites, tant en matière de protection des civils que de stabilisation des territoires. Ainsi, les cas malien et congolais ne constituent pas des anomalies, mais des révélateurs d’une transformation plus profonde du maintien de la paix. Ils mettent en évidence l’écart croissant entre un modèle d’intervention hérité des années 1990 et des réalités sécuritaires contemporaines, caractérisées par la persistance de la violence et l’absence de paix à maintenir– un constat largement corroboré par les recherches récentes sur le maintien de la paix en situation de violence.

Difficultés opérationnelles et inflation des mandats : les causes d’une crise de confiance vis-à-vis des opérations de paix contemporaines

Le déploiement des opérations de paix dans des contextes sans paix à maintenir a progressivement fait émerger une crise double — d’efficacité et de légitimité — qui affecte aujourd’hui le modèle multidimensionnel. Les cas du Mali et de la RDC en constituent, encore une fois, des illustrations particulièrement révélatrices. Sur le plan opérationnel, les missions peinent à remplir leurs objectifs centraux, au premier rang desquels la protection des civils. Malgré l’élargissement des mandats et l’accroissement des moyens, les violences persistent, souvent à proximité immédiate des zones de déploiement onusien. Même si les recherches les plus récentes tendent à nuancer ce constat, les perceptions des populations concernées demeurent très négatives. Cette incapacité perçue à protéger de manière crédible les populations alimente un sentiment de décalage entre les promesses des mandats et les résultats obtenus sur le terrain. Plus largement, elle confirme les limites d’opérations déployées dans des contextes de conflit actif, alors même que leur conception repose sur l’hypothèse d’une stabilisation progressive. Cette difficulté est accentuée par l’inflation des mandats. Les opérations multidimensionnelles se voient confier un nombre croissant de tâches — sécuritaires, politiques, institutionnelles, humanitaires — sans que les ressources correspondantes soient nécessairement adaptées. Cette logique de mandats extensifs, souvent qualifiés de « mandats sapin de Noël », fragilise la lisibilité de l’action onusienne et dilue les priorités stratégiques. Elle contribue également à créer des attentes élevées, souvent irréalistes, auxquelles les missions ne peuvent répondre de manière satisfaisante, accentuant ainsi le décalage entre ambitions et capacités. À cette crise d’efficacité s’ajoute une crise de légitimité. Dans plusieurs contextes africains, les opérations de paix font l’objet de critiques croissantes, tant de la part des autorités politiques que des populations locales.

En RDC, les manifestations hostiles à la MONUSCO traduisent une perte de confiance profonde, liée à la perception d’une mission incapable de garantir la sécurité des populations malgré sa présence prolongée. Au Mali, cette contestation a pris une dimension politique plus explicite, les autorités ayant dénoncé l’inefficacité de la mission et demandé son retrait. Ces dynamiques rejoignent les travaux de terrain qui montrent que les interventions internationales peuvent générer des attentes qui se révèlent par la suite impossibles à satisfaire, alimentant frustration et ressentiment au niveau local. Ces contestations s’inscrivent dans des dynamiques plus larges d’instrumentalisation politique. Les opérations de paix deviennent des objets de mobilisation interne, servant à canaliser les frustrations liées à l’insécurité persistante ou aux défaillances étatiques. Dans ce contexte, leur présence peut paradoxalement fragiliser leur légitimité, en les exposant à des critiques qu’elles ne peuvent pleinement contrer. Ce phénomène est renforcé par la diffusion de récits critiques, voire de campagnes de désinformation, qui amplifient la défiance à leur égard, dans un contexte où la perception locale devient un facteur déterminant de l’efficacité des missions. Au total, ces évolutions traduisent une crise de confiance structurelle entre les opérations de paix, les États hôtes et les populations locales. Cette crise ne résulte pas uniquement de défaillances opérationnelles, mais d’un décalage plus profond entre un modèle d’intervention hérité des années 1990 et les réalités contemporaines des conflits. Elle constitue l’un des principaux facteurs explicatifs des remises en cause actuelles du maintien de la paix et prépare le terrain aux dynamiques de retrait observées récemment.

Les retraits comme symptôme : facteurs structurels d’une crise du maintien de la paix

Au-delà des facteurs propres à chaque mission, les retraits récents des opérations de paix traduisent un décalage structurel croissant entre le modèle multidimensionnel développé par les Nations unies depuis la fin de la Guerre froide et les réalités politiques et sécuritaires contemporaines. Ce modèle reposait sur plusieurs hypothèses implicites : l'existence d'un minimum de consensus entre les principales puissances, la centralité de l'ONU dans la gestion internationale des crises, le consentement durable des États hôtes et la présence d'un processus politique, même fragile, susceptible d'être soutenu par une intervention internationale. Or, chacune de ces conditions tend aujourd'hui à s'éroder. En premier lieu, l’ordre international caractérisé par un multilatéralisme coopératif et une forte légitimité de l’ONU est toujours plus contesté. En résulte une perception de l’ONU comme un acteur sécuritaire parmi tant d’autres, et non l’interlocutrice de choix qu’elle a pu être les années suivant la fin de la Guerre froide (2.1). Le deuxième facteur structurel relève des transformations profondes qui s’opèrent dans les conflits armés contemporains (2.2).

Affaiblissement d’un ordre international fondé sur le multilatéralisme

Un premier facteur structurel tient à la transformation de l'ordre international. Le maintien de la paix a connu son essor dans le contexte relativement coopératif de l'après-Guerre froide, marqué par une convergence accrue au sein du Conseil de sécurité et par une forte légitimité du multilatéralisme onusien. Cet environnement a profondément évolué. Le retour des rivalités entre grandes puissances, la fragmentation du système international et l'affaiblissement du consensus multilatéral affectent directement la capacité de l'ONU à définir et mettre en œuvre des stratégies cohérentes de gestion des crises. Dans ce contexte, les opérations de paix ne constituent plus nécessairement l'instrument privilégié de réponse aux conflits. Parallèlement, le paysage sécuritaire international s'est considérablement diversifié. L'ONU évolue désormais dans un environnement concurrentiel où intervient une pluralité d'acteurs : organisations régionales, coalitions ad hoc, partenariats bilatéraux, sociétés militaires privées ou encore dispositifs sécuritaires hybrides. Cette diversification offre aux États hôtes des alternatives qui n'existaient pas ou peu lors de l'expansion des opérations multidimensionnelles. Au Mali, le rapprochement avec la Russie et le recours à des acteurs sécuritaires non conventionnels illustrent cette recomposition des alliances.

En RDC, la coexistence de la MONUSCO avec différentes initiatives régionales témoigne également de cette multiplication des acteurs de sécurité. L'ONU apparaît ainsi de plus en plus comme un acteur parmi d'autres dans un véritable marché international de la sécurité. Cette évolution a des conséquences directes sur les fondements politiques du maintien de la paix. Le consentement de l'État hôte, longtemps considéré comme l'un des piliers du modèle onusien, apparaît aujourd'hui plus fragile et plus réversible qu'auparavant. La doctrine des Nations unies rappelle pourtant que ce consentement constitue une condition essentielle du déploiement et du maintien d'une opération de paix. Dans la pratique, il fait désormais l'objet de renégociations permanentes et s'inscrit de plus en plus dans des stratégies de politique intérieure ou de réaffirmation de la souveraineté nationale. Le cas du Mali illustre particulièrement cette évolution. En juin 2023, les autorités de transition ont demandé le retrait sans délai de la MINUSMA, mettant fin de manière unilatérale à une décennie de présence onusienne. Cette décision traduit non seulement une dégradation des relations entre la mission et l'État hôte, mais aussi une redéfinition du rôle assigné aux partenaires internationaux. Progressivement, la mission a été perçue moins comme un instrument de stabilisation que comme une contrainte susceptible de limiter la marge de manœuvre des autorités nationales. Le retrait s'inscrit ainsi dans une stratégie plus large de réaffirmation de la souveraineté et de diversification des partenariats sécuritaires. En RDC, la dynamique a pris une forme différente, mais procède d'une logique comparable. Le retrait progressif de la MONUSCO résulte d'une négociation avec les autorités congolaises, mais s'inscrit également dans un contexte de fortes pressions politiques internes. Après plus de deux décennies de présence, la mission est devenue un enjeu du débat national, son maintien ou son départ étant régulièrement mobilisé dans les controverses politiques internes. Dans les deux cas, le consentement tend à devenir un instrument stratégique permettant aux gouvernements de redéfinir les termes de leur relation avec l'ONU. Comme expliqué en amont, cette fragilisation du consentement intervient alors même que les attentes placées dans les opérations de paix n'ont cessé de croître. L’extension progressive des mandats à des responsabilités allant de la protection des civils à la promotion des droits humains soumet les opérations à des attentes considérables, alors même que les conditions politiques de leur action deviennent plus incertaines.

Transformations profondes de la nature des conflits armés

À cette tension politique s'ajoute une transformation profonde de la nature des conflits dans lesquels les missions sont appelées à intervenir. Le modèle multidimensionnel a été conçu pour accompagner des processus de sortie de crise ou de consolidation de la paix. Or, comme mentionné plus tôt, les opérations contemporaines sont fréquemment déployées dans des contextes où il n'existe ni paix à maintenir ni accord politique crédible à soutenir. Des éléments comme la multiplication des parties belligérantes, ainsi que le caractère asymétrique et le transnational des conflits aggravent le décalage entre les outils du maintien de la paix et leur application sur le terrain. Les conflits contemporains se caractérisent d'abord par leur fragmentation croissante. À la différence des conflits interétatiques classiques ou des guerres civiles structurées autour d'un nombre limité d'acteurs, ils impliquent une multiplicité de groupes armés dont les alliances sont mouvantes et les objectifs souvent divergents. En RDC, la présence de dizaines de groupes armés actifs dans l'est du pays illustre cette complexité. Au Mali, la coexistence de groupes jihadistes, de milices locales, de groupes d'autodéfense et d'acteurs criminels contribue à une insécurité diffuse qui échappe largement aux schémas traditionnels du maintien de la paix. Ces conflits présentent également un caractère fortement asymétrique. Les opérations onusiennes sont confrontées à des adversaires non conventionnels capables de recourir à des tactiques de guérilla, à des engins explosifs improvisés ou à des attaques ciblées contre les Casques bleus. Pourtant, les missions de paix n'ont été ni conçues ni équipées pour mener des opérations de contre-insurrection ou de lutte antiterroriste. Le cas de la MINUSMA est particulièrement révélateur de ce décalage : confrontée à des groupes armés mobiles et adaptatifs, la mission s'est retrouvée engagée dans un environnement opérationnel pour lequel ses outils traditionnels étaient largement inadéquats. La dimension transnationale de nombreux conflits renforce encore cette difficulté. Dans le Sahel comme dans la région des Grands Lacs, les dynamiques de violence dépassent largement les frontières nationales. Les circulations de combattants, d'armes et de ressources s'inscrivent dans des espaces régionaux intégrés, alors que les mandats des opérations demeurent, par définition, limités à un territoire étatique donné. Cette discordance réduit leur capacité à agir sur les causes profondes des violences. Dans ces conditions, les missions font face à des contraintes opérationnelles considérables. Les difficultés de mobilité, les insuffisances en matière de renseignement, les limites de réactivité, la dépendance à des contingents nationaux aux capacités inégales ainsi que les restrictions imposées par certains États hôtes réduisent leur marge d'action. Les recherches récentes montrent que la légitimité locale des opérations de paix dépend non seulement de leur capacité à protéger efficacement les civils, mais aussi des modalités concrètes de leur action.

Les populations évaluent les missions à l'aune de leur réactivité, de leur impartialité, de la proportionnalité de leur recours à la force et du respect du consentement local ; ces perceptions demeurent en outre évolutives et peuvent être restaurées après des échecs si les missions répondent davantage aux attentes des communautés concernées. Il en résulte un cercle vicieux qui contribue à alimenter la crise contemporaine du maintien de la paix. L'affaiblissement du consensus multilatéral réduit la capacité des Nations unies à agir efficacement. Dans le même temps, les États membres continuent de confier aux opérations des responsabilités toujours plus nombreuses et complexes, souvent éloignées des conditions pour lesquelles elles ont été conçues. Déployées dans des contextes de guerre active plutôt que dans des situations de sortie de conflit, les missions peinent à répondre à ces attentes. Cette inadéquation nourrit les critiques relatives à leur efficacité, fragilise leur légitimité auprès des populations et des gouvernements concernés et encourage la recherche d'alternatives sécuritaires. La diminution de la confiance accordée aux opérations contribue alors à marginaliser davantage l'ONU dans la gestion des crises, renforçant à son tour les dynamiques qui sont à l'origine de cette crise.

Vers une recomposition du maintien de la paix ?

Scénarios et mutations du multilatéralisme sécuritaire Face aux limites du modèle onusien et aux retraits récents, plusieurs scénarios s’esquissent : la régionalisation du maintien de la paix (3.1), l’hybridation des dispositifs de sécurité dans lequel l’ONU ne serait qu’un acteur parmi d’autres (3.2) ou encore la transformation de l’Organisation en instance de coordination et de soutien (3.3). À défaut d’une transition maîtrisée, ces reconfigurations du maintien de la paix comportent le risque de laisser au retrait des missions un vide sécuritaire qui aggraverait la conflictualité au sein des États hôtes (3.4).

Scénario I : vers une régionalisation du maintien de la paix ?

L’un des scénarios les plus visibles de recomposition du maintien de la paix réside dans la régionalisation des réponses sécuritaires. Celle-ci se traduit par un rôle accru des organisations africaines et sous-régionales dans la gestion des crises, dans une logique d’appropriation locale et de subsidiarité. Cette évolution n’est pas entièrement nouvelle, mais elle s’est nettement accélérée au cours de la dernière décennie. L’Union africaine (UA), ainsi que des organisations comme la Communauté économique des États d’Afrique de l'Ouest (CEDEAO), la Communauté de développement de l'Afrique australe (Southern Africa Development Community – SADC) ou la Communauté d’Afrique de l’Est (East African Community - EAC), ont progressivement développé leurs capacités d’intervention, que ce soit à travers des missions autonomes ou en partenariat avec l’ONU. Cette dynamique est désormais reconnue et encouragée au niveau onusien, notamment à travers les débats sur le financement des opérations africaines de soutien à la paix, qui visent à institutionnaliser un partage des responsabilités entre l’ONU et les acteurs régionaux et ainsi qu’en atteste l’adoption, en 2023, de la résolution 2719 par le Conseil de sécurité de l’ONU. Les cas du Mali et de la RDC illustrent cette tendance. Au Mali, le retrait de la MINUSMA a ouvert la voie à une reconfiguration des dispositifs sécuritaires, dans laquelle les acteurs régionaux sont appelés à jouer un rôle accru, même si celui-ci reste encore limité et incertain. Comme le souligne le rapport du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, ce retrait peut être interprété comme une opportunité de renforcer le leadership africain en matière de gestion des crises, à condition que les capacités institutionnelles et opérationnelles suivent49. En RDC, la montée en puissance de forces régionales — notamment celles déployées par l’EAC puis la SADC — témoigne également d’un déplacement progressif du centre de gravité des interventions sécuritaires, la MONUSCO coexistant désormais avec des dispositifs régionaux aux logiques propres. Cette régionalisation repose sur plusieurs arguments. D’une part, les acteurs régionaux sont perçus comme mieux à même de comprendre les dynamiques locales et de s’adapter aux contextes spécifiques.

D’autre part, leur intervention est souvent considérée comme plus légitime politiquement, dans la mesure où elle s’inscrit dans une logique d’appropriation africaine des enjeux de sécurité. Enfin, ces dispositifs peuvent offrir une plus grande flexibilité opérationnelle, notamment en matière de règles d’engagement ou de rapidité de déploiement. Toutefois, cette évolution se heurte à des limites importantes. Les capacités des organisations régionales restent inégales, tant sur le plan logistique que financier. Leur dépendance à l’égard de financements extérieurs — souvent fournis par des partenaires internationaux, y compris l’ONU — pose la question de leur autonomie réelle. Par ailleurs, la coordination entre les différents acteurs — ONU, organisations régionales, États contributeurs — demeure un défi majeur, susceptible de générer des chevauchements, des incohérences ou des rivalités. En outre, la régionalisation n’est pas exempte de risques politiques. Les organisations sous-régionales peuvent être influencées par les intérêts de leurs États membres, ce qui peut affecter leur impartialité et leur capacité à agir comme médiateurs. Dans certains cas, elles peuvent également être perçues comme parties prenantes au conflit, notamment dans des contextes où des États voisins sont directement impliqués dans les dynamiques de violence. Dans le cas de la RDC, la présence de forces régionales issues de pays ayant eux-mêmes des intérêts sécuritaires dans l’est du pays a ainsi suscité des interrogations sur leur positionnement et leurs objectifs. Ainsi, la régionalisation des réponses sécuritaires apparaît comme une tendance structurante de la recomposition du maintien de la paix, mais aussi comme un processus ambivalent. Si elle ouvre des perspectives en termes d’appropriation locale et de diversification des instruments de gestion des crises, elle soulève également des défis importants en matière de capacités, de coordination et de légitimité. Elle ne constitue donc pas une alternative simple au modèle onusien, mais plutôt l’un des éléments d’un paysage sécuritaire en recomposition, où les rôles et les responsabilités restent en redéfinition. A SUIVRE

Pr Michel Liégeois