La fin d’un cycle ? Retraits onusiens en Afrique et recomposition du maintien de la paix

La fin d’un cycle ? Retraits onusiens en Afrique et recomposition du maintien de la paix

Scénario II : vers une hybridation des dispositifs de sécurité

Au-delà de la régionalisation, une deuxième dynamique structurante de recomposition réside dans l’hybridation croissante des dispositifs de sécurité. Celle-ci se traduit par la coexistence, voire l’imbrication, de multiples acteurs et instruments — onusiens, régionaux, bilatéraux et privés — au sein d’un même théâtre d’opérations. Le maintien de la paix n’est plus organisé autour d’un modèle unique, mais s’inscrit dans des configurations complexes et souvent concurrentielles. Cette hybridation est particulièrement visible dans les cas du Mali et de la RDC. Au Mali, avant même le retrait de la MINUSMA, la gestion de la sécurité reposait sur une pluralité d’acteurs : forces nationales, opération française Barkhane, mission européenne de formation (European Union Training Mission - EUTM), forces du G5 Sahel, puis acteurs russes. Cette superposition d’interventions aux logiques distinctes a progressivement fragmenté l’environnement sécuritaire, réduisant la cohérence d’ensemble et compliquant la coordination entre acteurs. Le retrait de la MINUSMA n’a pas mis fin à cette dynamique, mais l’a plutôt accentuée, en renforçant le poids d’arrangements bilatéraux et non onusiens.

En RDC, l’hybridation prend une forme encore plus explicite. La MONUSCO coexiste avec des forces régionales (EAC puis SADC), des interventions bilatérales et une multiplicité d’acteurs locaux. Cette configuration crée un système de sécurité « en couches », où les mandats, les chaînes de commandement et les objectifs ne sont pas nécessairement alignés. Comme le souligne l’analyse du New Lines Institute, cette coexistence peut générer des effets de concurrence, voire de contradiction, entre les différents acteurs, affaiblissant la cohérence stratégique globale et compliquant la protection des civils. Cette hybridation répond néanmoins à des logiques fonctionnelles. Face à la complexité des conflits contemporains et aux limites des opérations onusiennes, les États et les organisations internationales tendent à privilégier des approches pragmatiques, combinant différents types d’intervention. Les missions politiques spéciales de l’ONU peuvent ainsi coexister avec des forces régionales plus robustes, tandis que des partenaires bilatéraux apportent un soutien ciblé en matière de formation, de renseignement ou d’équipement. Cette complémentarité potentielle est parfois présentée comme 15 une adaptation nécessaire à la diversification des menaces.

Cependant, cette hybridation comporte des risques importants. Le premier est celui de la fragmentation. La multiplication des acteurs rend plus difficile la coordination des actions et peut conduire à une dispersion des efforts. Le second est celui de la concurrence. Les différents intervenants peuvent poursuivre des objectifs divergents, voire antagonistes, notamment lorsque leurs priorités politiques ou stratégiques ne coïncident pas. Le troisième est celui de la dilution des responsabilités. Dans un environnement où les rôles sont partagés entre de nombreux acteurs, il devient plus difficile d’identifier clairement les responsabilités en cas d’échec ou de violation des normes internationales. Ces risques sont d’autant plus problématiques que les cadres de gouvernance de ces dispositifs hybrides restent souvent faibles ou informels. Contrairement aux opérations onusiennes, qui s’inscrivent dans un cadre normatif relativement structuré, les arrangements hybrides reposent fréquemment sur des accords ad hoc, avec des niveaux variables de transparence et de redevabilité. Cette situation peut fragiliser la légitimité globale des interventions et compliquer l’évaluation de leur efficacité. Ainsi, l’hybridation des dispositifs de sécurité apparaît comme une réponse pragmatique aux limites du modèle onusien, mais aussi comme une source de nouvelles vulnérabilités. Elle contribue à redéfinir les contours du maintien de la paix, en le transformant en un ensemble de pratiques plus flexibles, mais aussi plus fragmentées et moins lisibles. Ce scénario d’un ordre sécuritaire hybride et concurrentiel constitue l’une des évolutions majeures du multilatéralisme contemporain.

Scénario III : L’ONU comme acteur de coordination des acteurs du maintien de paix

Dans ce contexte de régionalisation et d’hybridation, un troisième scénario de recomposition concerne la transformation du rôle même des Nations unies dans la gestion des crises. Plutôt que de disparaître, l’Organisation semble appelée à se repositionner, en s’éloignant progressivement du modèle des opérations militaires lourdes pour privilégier des fonctions politiques, d’appui et de coordination. Cette évolution s’inscrit dans des tendances déjà bien identifiées au sein du système onusien. Les grandes opérations multidimensionnelles, coûteuses, complexes et de plus en plus contestées, font l’objet d’un désengagement progressif, alors même que les besoins en gestion des conflits restent élevés.

Dans le même temps, les États membres apparaissent plus réticents à autoriser de nouveaux déploiements robustes, préférant des formats d’intervention plus limités et plus flexibles. Comme le souligne l’International Peace Institute, cette évolution traduit un glissement vers des approches plus « politiques » du maintien de la paix, centrées sur la prévention, la médiation et l’accompagnement des processus nationaux. Dans cette perspective, les missions politiques spéciales (MPS) occupent une place croissante dans l’architecture onusienne. Dépourvues de composante militaire lourde, elles privilégient la médiation, le soutien aux institutions et l’appui aux processus électoraux ou de réconciliation. Cette évolution est en cohérence avec les recommandations du rapport dit « HIPPO » (High-level Independent Panel on Peace Operations - Groupe indépendant de haut niveau chargé d’étudier les opérations de paix de l’ONU) de 2015, qui insiste sur la nécessité de replacer la « primauté du politique » au cœur des interventions internationales. Elle reflète également les limites rencontrées par les opérations militaires dans des contextes où les conditions politiques de la paix ne sont pas réunies. Parallèlement, le rôle de l’ONU en tant que plateforme de coordination tend à se renforcer. Dans des environnements caractérisés par la multiplicité des acteurs, l’Organisation peut jouer un rôle central dans la mise en cohérence des différentes interventions, en facilitant le dialogue entre partenaires internationaux, acteurs régionaux et autorités nationales. Cette fonction est particulièrement visible dans des contextes comme la RDC, où la coexistence d’acteurs multiples — missions onusiennes, forces régionales, partenaires bilatéraux — nécessite des mécanismes de coordination complexes. Toutefois, cette transformation soulève plusieurs défis.

D’une part, le recul des opérations militaires lourdes peut limiter la capacité de l’ONU à agir directement sur les dynamiques sécuritaires, notamment en matière de protection des civils. D’autre part, les missions politiques, bien que plus flexibles, dépendent fortement de la volonté des acteurs locaux et de l’existence d’un minimum de consensus politique. En l’absence de telles conditions, leur capacité d’influence reste limitée, comme le montrent plusieurs analyses des interventions récentes. Enfin, cette évolution s’inscrit dans une recomposition plus large du multilatéralisme sécuritaire, marquée par la concurrence accrue d’acteurs non onusiens. Dans ce contexte, la capacité de l’ONU à se repositionner comme un acteur central de la médiation et de la coordination constitue un enjeu déterminant. Comme le souligne la littérature récente, l’Organisation conserve des atouts spécifiques — légitimité universelle, expertise normative, capacité de coordination —, mais leur mobilisation effective dépendra de son aptitude à adapter ses modes d’intervention aux réalités contemporaines des conflits. Ainsi, la transformation du rôle des Nations unies ne correspond pas à un retrait, mais à une recomposition. Elle traduit le passage d’un modèle centré sur l’intervention directe à un modèle davantage orienté vers l’appui politique et la facilitation, dans un environnement où la gestion des crises devient de plus en plus diffuse, décentralisée et concurrentielle.

Recomposition du multilatéralisme et risques de vide sécuritaire

Si les dynamiques de régionalisation, d’hybridation et de transformation du rôle de l’ONU ouvrent des perspectives de recomposition, elles soulèvent également une interrogation centrale : le retrait des opérations onusiennes produit-il une transition maîtrisée ou, au contraire, un vide sécuritaire susceptible d’aggraver les conflits ? L’expérience récente invite à la prudence. Le cas du Mali constitue à cet égard un signal d’alerte. Le retrait rapide de la MINUSMA en 2023 s’est opéré dans un contexte de dégradation sécuritaire persistante, marqué par la poursuite des violences et l’expansion de groupes armés. Plusieurs analyses soulignent que la disparition de la mission a réduit les capacités de surveillance, de protection des civils et de médiation, sans que des dispositifs alternatifs pleinement opérationnels ne soient en mesure de compenser ces fonctions59. Cette évolution illustre les risques associés à des retraits non accompagnés par une consolidation effective des capacités nationales ou régionales. En RDC, les incertitudes sont tout aussi fortes.

Après plus de vingt ans de présence, la MONUSCO a exercé un effet stabilisateur, notamment en contribuant à prévenir une escalade régionale du conflit, malgré ses limites en matière de protection des civils. Son retrait progressif soulève donc la question de la capacité des acteurs nationaux et régionaux à maintenir ce fragile équilibre. Comme semble l’indiquer plusieurs recherches récentes, le départ d’une mission de paix crée presque mécaniquement un risque de résurgence des violences si les conditions politiques et sécuritaires ne sont pas réunies. Ces risques sont renforcés par la nature même des conflits contemporains mentionnés plus tôt. Fragmentés, asymétriques et souvent transnationaux, ils ne disparaissent pas avec le retrait des acteurs internationaux. Au contraire, l’affaiblissement des dispositifs de stabilisation peut créer des opportunités pour les groupes armés, en particulier dans des zones où l’État reste peu présent. Dans la région des Grands Lacs comme au Sahel, cette dynamique peut favoriser une extension des violences et une régionalisation accrue des conflits. Par ailleurs, les alternatives au maintien de la paix onusien ne garantissent pas nécessairement une stabilisation durable. Les forces nationales peuvent manquer de capacités ou de légitimité, tandis que les dispositifs régionaux ou bilatéraux peuvent être limités dans le temps ou poursuivent des objectifs plus étroits. Quant aux acteurs privés, leur intervention soulève des questions importantes en matière de redevabilité et de respect des normes internationales. Comme le souligne l’ISS Africa, remplacer l’ONU par d’autres dispositifs sécuritaires – qu’ils soient nationaux ou régionaux – ne permet pas de traiter les causes profondes de l’insécurité et risque, en l’absence de réformes structurelles, de reproduire voire d’accentuer les dynamiques de violence. Dès lors, la question centrale n’est pas seulement celle du retrait, mais celle de ses conditions. Un désengagement progressif, coordonné et adossé à des mécanismes de transition crédibles peut contribuer à une recomposition relativement stable du dispositif sécuritaire. À l’inverse, un retrait précipité ou politiquement contraint risque de produire un effet de rupture, générateur d’instabilité. Ainsi, les retraits récents mettent en lumière une tension fondamentale : si les opérations de paix onusiennes apparaissent de plus en plus contestées et limitées dans leur efficacité, leur absence peut créer un vide sécuritaire aux conséquences potentiellement graves, comme semblent l’indiquer les événements du printemps 2026 au Mali. Cette ambivalence souligne la difficulté de penser la sortie des missions non pas comme une fin, mais comme une phase critique de transformation, dont l’issue dépend largement des dynamiques locales et des arrangements institutionnels qui lui succèdent. SOURCE : GRIP FIN