Les sociétés militaires privées : Wagner, Blackwater, Mozart et les autres. Entretien avec P. de Jong

Peer de Jong
Peer de Jong vient de publier "Agir entre les lignes", éd. Mareuil. Crédit : Eric Fougere (2017)
Eric Fougere (2017)
Quelles sont les idées reçues sur les sociétés militaires privées ? Comment le groupe russe Wagner est-il devenu une forme d’excroissance au service du pouvoir politique russe ? À quoi se sont heurtées les Entreprises de Services de Sécurité et de Défense françaises dans leur développement ? Voici quelques-unes des questions posées par P. Mugnier à P. de Jong qui vient de publier « Agir entre les lignes », éd. Mareuil. Paul Mugnier (P. M.) : Pour commencer, à partir de votre expertise, quelles sont les idées reçues sur les sociétés militaires privées à l’heure où la milice Wagner fait parler d’elle à travers le monde ? Peer de Jong (P. de J.) : Les sociétés militaires privées (SMP) que l’on appelle en France des ESSD (Entreprise de Services de Sécurité et de Défense), s’inscrivent dans une histoire relativement récente mais dont l’origine est plus ancienne. Concrètement, on assimile très souvent les SMP avec le mercenariat mais cela n’a rien à voir, on parle ici de deux histoires complètement différentes. Bien évidemment, elles partagent un socle commun car elles sont liées aux conflits et au domaine militaire. Mais elles s’opposent par leurs modes d’action différents. Enfin, le mercenariat est criminalisé depuis 1977. Ce n’est évidemment pas le cas pour les ESSD qui elles, voient de toute façon leur rôle limité par la loi d’avril 2003 qui interdit le mercenariat en France. Ce sont deux mondes totalement différents. Les SMP et les ESSD ont connu un essor remarquable, particulièrement depuis 2003 avec l’entrée des Américains en Irak. Toutefois, on remarque que Washington a toujours utilisé des sociétés en sous-traitance. De la période de la Guerre froide aux conflits au Moyen Orient en passant par la guerre du Vietnam, les SMP sont intervenues dans le monde entier. Une des premières opérations notables, est l’emploi de la société de transport aérien nommée Air America créée en 1946. Détenue par la CIA, cette compagnie servait d’appui air et de transport à Tchang Kaï-Chek dans sa guerre contre Mao Zedong. Après l’arrivée au pouvoir de Mao en 1949, Air America est progressivement « recyclée » pendant la guerre du Vietnam. Ainsi entre 1945 et 1975, les Américains expérimentent la possibilité de faire appel à une forme de sous-traitance dotée d’expertise extérieure indispensable à travers Air America. La « structure » Wagner, est une forme d’excroissance de la politique étrangère russe, elle n’est pas réellement une SMP. Assujetti à l’Etat russe, le groupe de mercenaires est plutôt utilisé comme une forme supplétive comme en Syrie ou en Libye ou une force de premier échelon comme en Ukraine.- M. : Les SMP et ESSD sont mal connues, dans votre livre vous détaillez en profondeur leurs différents domaines d’activités. À quels besoins ces sociétés peuvent-elles répondre ?
- de J. :Depuis les années 2000, l’ensemble des armées dans le monde et encore plus dans les armées européennes, ont vu leurs budgets se réduire drastiquement. Jusqu’à 30 % parfois, comme en France ou aux Etats-Unis. Le soldat est devenu rare donc il est devenu cher, ouvrant ainsi les activités périphériques et « annexes » aux ESSD et SMP. C’est le constat fait par Dick Cheney puis par Donald H. Rumsfeld, ministres successifs de la défense américaine. C’est le début de la montée en puissance des structures privées.
- M. : Après la Guerre froide dans un contexte sécuritaire marqué par les luttes asymétriques, dans quelle mesure la guerre en Irak a-t-elle ouverte les portes du marché mondial des sociétés de prestations militaires ?
- de J. :Depuis les années 1945, les Etats Unis avaient déjà intégré l’utilisation de groupes privés dans leur dispositif, et ce, pour des raisons principalement économiques et techniques. La chute du Mur (1989) et l’explosion du Pacte de Varsovie (1991) provoquent une baisse drastique des budgets et des effectifs dans une grande partie des armées du monde entier. Particulièrement aux Etats-Unis où le budget américain diminue de 28%. Ces baisses provoquent des manques et des besoins. Dick Cheney, à l’époque Secrétaire à la Défense, explique que le soldat est devenu rare et cheret qu’il faut qu’il se consacre à sa mission de combattant. C’est comme ça que vient l’idée de confier les activités annexes ou périphériques (support, logistique, soutien…) à des sociétés privées. Ainsi, Dick Cheney et son successeur Donald H. Rumsfeld, créent une sorte de doctrine récurrente de soutien autour de l’armée américaine. L’acmé de cette période, c’est la guerre en Irak en 2003. Ainsi, lorsque les Américains interviennent, le budget américain est extrêmement bas alors que les besoins en Irak et en Afghanistan sont énormes. Conscient que la guerre peut durer et face à leur budget limité, ils vont compenser en favorisant l’entrée en scène des ESSD. Les Américains développent le principe de l’externalisation jusqu’à atteindre des ratios d’un combattant pour un contractor en Irak (le contractor désignant simplement un homme qui a un contrat avec une société). Pendant ce conflit, près de 90% des missions des ESSD étaient des missions de soutien confiées à du personnel non-combattant, étranger en grande partie d’ailleurs.
- M. : Vous consacrez un long chapitre de votre livre à Prigojine et à Wagner, comment le groupe russe Wagner est-il devenu une forme d’excroissance au service du pouvoir politique russe ?
- de J. : Concrètement, Evgueni Prigojine est un homme d’affaires, qui a un raisonnement d’entrepreneur. Wagner n’est que la troisième partie du « trépied » de l’architecture de Prigojine.En effet, cet entrepreneur russe dispose d’une holding nommée Concord, basée à Saint-Pétersbourg. Cette structure mère historique génère d’importantes sommes dans le domaine de cateringdonc tout ce qui touche à l’alimentation. C’est comme ça qu’il comprend le besoin de nouvelles problématiques.
- M. : La France est très en retard par rapport aux autres concurrents nationaux sur ce marché, d’après votre expérience à quoi se sont heurtées les Entreprises de Services de Sécurité et de Défense (ESSD) françaises dans leur développement alors qu’elles sont dotées de compétences acquises au sein même de nos institutions nationales ?
- de J. : D’abord, c’est une question de culture et d’histoire. En France toutes les actions extérieures et les opérations d’influence reposent sur deux pieds : le diplomatique et le militaire, ce qui a été fonctionnel.
- M. : Le discours du président E. Macron à Toulon le 9 novembre 2022 est perçu comme un tournant dans la politique française en Afrique, quelles évolutions sont à envisager pour nos ESSD dans cette région où l’influence française est vivement critiquée ? Quel rôle pourraient-elles jouer ?
- de J. :En Afrique, concrètement, on est en train de nous indiquer la sortie, notre système militaire en Afrique va baisser notamment en effectifs. On sait déjà qu’au Gabon, en Côte d’Ivoire et au Sénégal les effectifs vont être divisés par deux. Les Etats africains demandent une transformation de la présence française et veulent, au nom de leur souveraineté, une empreinte française minimum.