MIMI TOURE A SONKO : « Qu’il nous dise comment il a dépensé les 1.700.000.000 FCFA »

MIMI TOURE A SONKO : « Qu’il nous dise comment il a dépensé les 1.700.000.000 FCFA »

Ce dimanche 16 août 2026, Omar GNING a reçu Mme Aminata TOURE, coordonnatrice de la Coalition KIIRAY, dans l’émission « POINT DE VUE ». Au cours de cet entretien, l’ancienne Première ministre s’est prononcée sur plusieurs questions d’actualité nationale, notamment le calendrier électoral, la situation socio-économique du pays, les fonds spéciaux, la déclaration de patrimoine du président de la République et les rapports entre l’Assemblée nationale et l’Exécutif. Elle a également longuement évoqué la question des crédits spéciaux et interpellé l’ancien Premier ministre Ousmane SONKO sur l’utilisation des 1,7 milliard de francs CFA qu’il affirme avoir reçus.

« Les députés ont été élus pour soutenir la politique du président de la République »

D’emblée, Aminata TOURE est revenue sur le contexte politique ayant conduit à l’élection d’une majorité parlementaire favorable au président Bassirou Diomaye FAYE. Elle rappelle que les responsables politiques aujourd’hui regroupés autour de différentes sensibilités avaient, à l’époque, mené campagne ensemble pour permettre au chef de l’État de disposer d’une majorité à l’Assemblée nationale.

« Nous avions tous fait campagne ensemble pour que le président de la République ait une majorité à l'Assemblée nationale », a-t-elle rappelé. Selon elle, l’argument avancé auprès des Sénégalais était que le président de la République avait besoin « d’une majorité stable, large » afin de pouvoir mettre en œuvre dans de bonnes conditions les programmes du gouvernement.

Mais deux ans après les élections de 2024, l’ancienne Première ministre s’interroge sur l’évolution des relations entre les acteurs qui avaient porté ensemble la candidature de Bassirou Diomaye FAYE et la majorité parlementaire.

« Que s'est-il passé entre-temps pour que nous ayons nos propres députés que nous avions élus ensemble, pour qui nous avions fait campagne, se retournent justement contre l'exécutif au point de troubler », s’est-elle interrogée.

Pour Aminata TOURE, les députés ont avant tout été élus pour accompagner la politique du chef de l’État et travailler à la résolution des problèmes auxquels les Sénégalais sont confrontés. Elle estime ainsi que la confrontation politique entre PASTEF et KIIRAY ne doit pas devenir la vocation première de l’Assemblée nationale.

« L'Assemblée nationale, elle est supposée délibérer sur des questions qui intéressent le peuple », a-t-elle soutenu, avant d’ajouter que cette institution « n’est pas un outil de combat politique ».

Selon elle, les Sénégalais avaient voté pour une majorité parlementaire et pour Bassirou Diomaye FAYE afin que les institutions se concentrent sur « la résolution des nombreux problèmes auxquels ils font face ».

Déclaration de patrimoine : Aminata TOURE défend la position du président

Abordant la question de la transparence dans la gouvernance, notamment la modification de l’article 37, Aminata TOURE a rappelé son propre rôle au sein de la coalition « Diomaye Président ». Elle indique avoir été superviseur général de cette coalition et avoir fait campagne aux côtés du candidat Bassirou Diomaye FAYE.

Elle affirme que, durant la campagne présidentielle, celui-ci avait clairement affiché sa volonté de procéder à une déclaration de patrimoine.

« Il avait dit clairement pendant la campagne que non seulement il était pour une déclaration directe, ce qu'il a fait lorsqu'il a été élu », a-t-elle rappelé.

Selon elle, le président de la République a effectivement déclaré son patrimoine après son élection et celui-ci a été soumis au Conseil constitutionnel, qui l’a ensuite publié.

Aminata TOURE invite ainsi les Sénégalais à consulter cette déclaration, estimant que le chef de l’État a déjà donné l’exemple en matière de transparence.

Elle explique également que la modification de l’article 37 prévoit que le président de la République devra, à la fin de son mandat, procéder à une nouvelle déclaration de patrimoine.

« Ce que les députés ont introduit, c'est que le président de la République doit, à sa sortie, déclarer son patrimoine », a-t-elle expliqué, précisant que le chef de l’État « accepte volontiers » cette disposition.

Elle ajoute que les responsables qui soutiennent Bassirou Diomaye FAYE souhaitent même qu’il puisse effectuer cette déclaration à la fin de son deuxième mandat, puisqu’ils entendent travailler à sa réélection.

Le Premier ministre et le président de l’Assemblée nationale également concernés

Mais pour Aminata TOURE, la question de la transparence ne doit pas concerner uniquement le président de la République. Elle estime que les deux autres principales personnalités de l’État qui manipulent des fonds publics doivent également être soumises à la même exigence.

« Parce que pourquoi on déclare ? C'est parce qu'on a en charge des fonds publics et, disons, on veut savoir qu'ils en ont fait un bon usage », a-t-elle expliqué.

Elle révèle ainsi que le président de la République a demandé l’introduction d’un amendement visant à rendre obligatoire la déclaration et la publication du patrimoine du président de l’Assemblée nationale et du Premier ministre.

« Le président de la République a demandé que dans la proposition de loi, on introduise un amendement qui rendrait obligatoire la déclaration et la publication du patrimoine du président de l'Assemblée et du Premier ministre », a-t-elle déclaré.

Aminata TOURE précise cependant que cette disposition n’a pas été adoptée automatiquement. Elle a fait l’objet de discussions au niveau de la commission.

Elle relève notamment qu’un autre amendement prévoit que les vérifications concernant ces déclarations devront commencer à partir de 2027.

« Et pourquoi pas 2026 ? Parce que ça concerne l'actuel président de l'Assemblée nationale, qui était le Premier ministre », s’est-elle interrogée.

Pour elle, la position du président Bassirou Diomaye FAYE est claire : il accepte de déclarer et de publier son patrimoine et demande que le Premier ministre ainsi que le président de l’Assemblée nationale en fassent autant.

« Il faut faire ce qu’on prêche »

L’ancienne Première ministre affirme, pour sa part, n’avoir aucun problème avec l’exercice de la déclaration de patrimoine. Elle rappelle avoir elle-même déclaré son patrimoine dès 2012, alors qu’aucune obligation ne l’y contraignait.

« Moi, j'ai déjà déclaré mon patrimoine quand il n'y avait même pas obligation de le faire, en 2012. Cela a été publié, c'est dans la presse, je n'ai aucun problème avec cela », a-t-elle affirmé.

Aminata TOURE estime que la transparence ne doit toutefois pas être transformée en instrument politique ou en outil de communication populiste.

« Mieux vaut faire ce qu'on prêche et éviter de prendre des questions aussi importantes pour en faire des outils populistes », a-t-elle lancé.

Elle affirme également que certaines personnalités ont, par le passé, été invitées à compléter leur déclaration de patrimoine, laissant entendre que les obligations de transparence ne sont pas toujours appliquées de manière uniforme.

Pour elle, le président de la République n’a aucune raison de vouloir se soustraire à cette exigence puisqu’il a lui-même déclaré son patrimoine et, selon elle, a même cherché à élargir l’obligation aux autres responsables de l’État.

La question sensible des fonds spéciaux

L’entretien a également été largement consacré aux crédits spéciaux, que certains assimilent aux « fonds politiques ». Sur ce point, Aminata TOURE a voulu apporter sa propre définition et rappeler le fonctionnement qu’elle dit avoir connu lorsqu’elle était Première ministre.

Elle affirme que les crédits spéciaux ne constituent pas, selon elle, un mécanisme destiné aux Premiers ministres.

« Aucun Premier ministre n'a reçu des fonds spéciaux. Vous pouvez appeler tous les Premiers ministres vivants », a-t-elle soutenu.

Elle cite notamment Abdou Diouf, Lamine Loum, Moustapha Niasse et Mame Madior Boye, affirmant qu’aucun d’entre eux n’aurait bénéficié de crédits spéciaux de la nature de ceux évoqués dans le débat actuel.

« Mais moi, j'ai été Premier ministre », a-t-elle insisté, expliquant que, lorsqu’elle était en fonction, les fonds dont elle avait connaissance concernaient notamment la gestion de la crise en Casamance.

Selon elle, ces fonds étaient gérés à travers un compte spécial, avec un minimum de traçabilité et de transparence.

Elle explique que, dans le cadre de discussions liées à des questions de sécurité ou de négociations sensibles, l’État peut avoir besoin de ressources particulières pour financer certaines opérations.

« Imaginez quand vous engagez des discussions, disons, sur des questions de sécurité. Vous avez des envoyés qui partent, qui viennent pour assurer la paix. Et ça, tous les États du monde fonctionnent comme ça », a-t-elle expliqué.

« D’où viennent ces 1,7 milliard ? »

C’est à ce niveau de l’entretien qu’Aminata TOURE interpelle directement Ousmane SONKO sur les 1,7 milliard de francs CFA dont l’ancien Premier ministre aurait fait état.

« Moi, je me demande d'où viennent ces 1,7 milliard qui n'ont pas été reçus par le bénéficiaire, d'après ce qu'il nous a dit », a-t-elle déclaré.

Elle rappelle qu’Ousmane SONKO avait, selon elle, commencé par nier avoir reçu des fonds politiques avant d’évoquer par la suite l’existence d’une somme de 1,7 milliard.

« J'amènerai en prison toute personne qui me dira que j'ai des fonds politiques, pour dire après, oui d'ailleurs, j'ai eu des fonds politiques de 1,7 milliard », a-t-elle rappelé.

L’ancienne Première ministre insiste sur le caractère, selon elle, inédit d’une telle situation.

« Aucun Premier ministre dans ce pays n'a eu des fonds de cette nature. Je dis bien aucun. À commencer par moi-même », a-t-elle martelé.

Elle soutient par ailleurs que les fonds normalement mis à la disposition de l’État dans le cadre de missions particulières doivent être traçables dans la comptabilité publique et leur utilisation encadrée.

C’est pourquoi elle pose directement la question : « Est-ce que SONKO a dit ce qu’il a fait des 1 milliard 700 millions ? »

Aminata TOURE défend le maintien d’un usage social des fonds spéciaux

L’ancienne Première ministre s’est également exprimée sur la proposition visant à limiter l’utilisation des fonds spéciaux aux questions de défense et de sécurité.

Elle estime que cet encadrement peut se comprendre pour les opérations relevant de la sécurité nationale, mais refuse l’idée d’exclure totalement les interventions à caractère social.

Selon elle, les fonds spéciaux jouent également un rôle dans la solidarité nationale et la stabilité du pays.

Elle cite notamment la prise en charge de compatriotes nécessitant des soins à l’étranger lorsque certaines prestations médicales ne sont pas disponibles au Sénégal.

Elle évoque également le soutien apporté aux événements religieux, toutes confessions confondues, ainsi que diverses actions relevant de la solidarité nationale.

« Depuis que le Sénégal existe, ça c'est une tradition sénégalaise, c'est également le modèle sénégalais », a-t-elle soutenu.

Pour Aminata TOURE, cette pratique participerait également à la stabilité du Sénégal, un modèle dont le pays est régulièrement présenté comme un exemple dans la région.

Elle conteste donc l’idée selon laquelle l’encadrement des fonds spéciaux devrait automatiquement entraîner la suppression de leur utilisation à des fins sociales.

« L'encadrement ne veut pas dire, les fonds spéciaux, on ne s'en sert plus pour faire des activités sociales. Ce n'est pas de l'encadrement ça », a-t-elle estimé.

« Qu’il nous dise comment il a dépensé les 1,7 milliard »

Revenant à la question des sommes évoquées par Ousmane SONKO, Aminata TOURE demande que toute la lumière soit faite sur leur utilisation.

« Il a dit lui-même qu'il a eu 1 milliard 700 millions. Je vous rappelle qu'il a été Premier ministre de ce pays pendant deux ans. Il a avoué lui-même qu'il avait 1 milliard 700 millions de fonds spéciaux. Est-ce que SONKO a dit ce qu'il a fait des 1 milliard 700 millions ? », a-t-elle insisté.

Elle estime également qu’il faudrait déterminer précisément les modalités de versement de cette somme et notamment savoir si les 1,7 milliard évoqués correspondent à une période précise ou à plusieurs périodes.

« On ne sait toujours pas si c'est par trimestre ou pas », a-t-elle relevé, estimant que l’Assemblée nationale pourrait apporter des éclaircissements sur ce point.

« Ça serait bien qu'on nous fasse le détail », a-t-elle ajouté.

Pour l’ancienne Première ministre, cette clarification permettrait de renforcer la crédibilité du débat public sur la question des fonds spéciaux.

Le contrôle parlementaire et les prérogatives de l’Exécutif

Aminata TOURE s’est également opposée à ce qu’elle considère comme une remise en cause de la répartition constitutionnelle des compétences entre les institutions.

Elle reconnaît que les engagements pris en matière de transparence doivent être respectés, mais refuse que l’on « viole les dispositions constitutionnelles » pour permettre à l’Assemblée nationale de contrôler directement l’utilisation des fonds de l’Exécutif.

Elle se dit toutefois favorable à une saisine du Conseil constitutionnel pour trancher les éventuels désaccords.

« Je suis d'accord avec le Premier ministre, saisir le Conseil constitutionnel », a-t-elle déclaré.

Elle met en garde contre ce qu’elle considère comme un précédent dangereux : transférer à l’Assemblée nationale l’exécution de ressources relevant de l’Exécutif.

« Pourquoi on ne prendrait pas les fonds du ministère de l'Environnement et on les fait exécuter par l'Assemblée ? Ou on prend les fonds de l'Éducation nationale et on les fait exécuter par l'Assemblée ? », s’est-elle interrogée.

Selon elle, une telle logique pourrait conduire à une remise en cause progressive de l’équilibre institutionnel construit au Sénégal au fil des décennies.

« Dans ce pays, que chacun reste dans ses prérogatives », a-t-elle lancé.

« La loi, c’est ce qui nous protège tous »

Aminata TOURE s’est appuyée sur l’article 83 de la Constitution pour défendre la nécessité de respecter les procédures prévues par les textes.

Elle rappelle que lorsqu’au cours de la procédure législative, il apparaît qu’une proposition ou un amendement ne relève pas du domaine de la loi, le Premier ministre et les autres membres du gouvernement peuvent soulever l’irrecevabilité.

En cas de désaccord, le Conseil constitutionnel peut être saisi, notamment à la demande du président de la République, du président de l’Assemblée nationale ou du Premier ministre, et doit alors statuer dans les délais prévus par la Constitution.

« Ce qui est clair ici et manifeste, c'est que ces questions-là précises concernant les fonds spéciaux vont être suspendues pour effectivement arbitrer », a-t-elle expliqué.

Pour elle, le recours au Conseil constitutionnel constitue donc la voie institutionnelle normale pour régler ce type de différend.

« La loi, c'est ce qui nous protège tous. C'est pour ça qu'elle est importante », a-t-elle insisté.

Elle considère par ailleurs que le Sénégal n’est pas dans un régime parlementaire et que les députés doivent tenir compte de cette réalité institutionnelle.

« Le mot exécutif, donc il sert à quoi ? On n'est pas dans un régime parlementaire. Ça, il faut bien qu'on le comprenne. Il faut que les députés le comprennent », a-t-elle déclaré.

« L’Assemblée nationale ne doit pas être utilisée comme outil de combat politique »

Au terme de son intervention, Aminata TOURE a replacé le débat institutionnel dans le contexte des difficultés quotidiennes auxquelles les Sénégalais sont confrontés.

Elle évoque notamment l’inflation, le chômage et la recherche d’emploi des jeunes, ainsi que les préoccupations des familles qui souhaitent davantage de stabilité et de perspectives pour leurs enfants.

« Les Sénégalais sont aujourd'hui quand même pressés par beaucoup de questions, l'inflation, la recherche de travail pour nos jeunes, les mères de famille qui veulent une stabilité pour leurs enfants, pour elles-mêmes », a-t-elle rappelé.

Elle regrette dès lors que le débat politique se concentre, selon elle, sur des questions de procédure institutionnelle au détriment des préoccupations sociales et économiques.

« Et pendant ce temps, vous êtes là à m'interroger sur des questions de procédure. Et ce n'est pas ça le rôle de l'Assemblée nationale », a-t-elle déclaré.

L’ancienne Première ministre défend ainsi l’idée d’un équilibre entre l’Assemblée nationale, la présidence de la République et la justice, qu’elle considère comme l’un des fondements de la stabilité institutionnelle du Sénégal.

Elle estime enfin que les questions relatives aux fonds spéciaux auraient eu davantage de crédibilité si elles avaient été soulevées dès 2024, lorsque Ousmane SONKO était encore Premier ministre.

« On a attendu toute cette période-là, on ne parle pas, on n'a pas parlé de fonds politiques. On ne savait d'ailleurs pas que le Premier ministre avait des fonds politiques de cette nature », a-t-elle relevé.

Pour Aminata TOURE, le changement de position intervenu après le départ d’Ousmane SONKO du gouvernement nourrit forcément des interrogations sur les motivations politiques du débat actuel.

Elle réaffirme néanmoins que le président de la République est, selon elle, favorable à la transparence et qu’il a même élargi l’exigence de déclaration de patrimoine au président de l’Assemblée nationale et au Premier ministre.

« Cette proposition ne vient pas des députés », a-t-elle insisté.

L’ancienne Première ministre appelle finalement les différents acteurs à revenir à ce qu’elle considère comme un fonctionnement institutionnel normal, fondé sur le respect des prérogatives de chaque institution.

« Il faudrait que l'on puisse respecter les prérogatives des uns et des autres et surtout que l'instrument parlementaire ne soit pas utilisé comme outil de combat politique », a-t-elle conclu.

Soda SALL