NOUVELLE COMMISSION DE L’UNION AFRICAINE DE MAHAMOUD ALI YOUSSOUF : Le désenchantement des pays membres

Au mois de février dernier, l’Union africaine a procédé au renouvellement des instances de sa Commission désormais dirigée par le djiboutien Mahamoud Ali Youssouf. Dans une étude intitulée « Nouvelle commission de l’Union africaine de Mahamoud Ali Youssouf : Le désenchantement des pays membres », Benjamin AUGÉ, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri), fait une analyse conditions d’élection des deux têtes de la commission, avant d’examiner le processus de sélection des nouveaux membres de l’exécutif. L’auteur y a aussi montré ce que leur profil révèle de la nature du lien entre les pays membres et la commission, avant de revenir la relation qui a fortement évolué, au regard de l’ambition initiale de l’organisation qui a présidé à sa fondation, il y a 23 ans.
Selon les points phares de l’étude de Benjamin AUGÉ, au regard du profil des candidats aux postes de commissaires à l’Union africaine (UA), le désintérêt des chefs d’État africains pour l’organisation devient de plus en plus palpable. La candidature de Raila Odinga, sans expérience diplomatique et tourné vers la politique nationale, affaiblit la crédibilité de l’institution. Malgré son expérience, le duo choisi pour diriger l’institution devra naviguer dans une maison où les effets de la réforme de Paul Kagamé tardent à se faire sentir. La présidence angolaise du bureau de l’UA ouvre l’opportunité qu’un grand contributeur puisse en finir avec une série de mandats ternes et sans ambition.
Benjamin AUGÉ rappelle qu’une nouvelle commission de l’Union africaine (UA) a été élue mi-février dans une ambiance bien différente de l’élection de février 2021. Lors de ce scrutin, le président de la commission Moussa Faki Mahamat – ancien ministre des Affaires étrangères et Premier ministre tchadien – avait été reconduit, sans concurrent. L’élection de 2021 fut la première à appliquer une partie de la réforme de Paul Kagamé, initiée en 2018. Elle imposait une commission réduite à huit membres au lieu de dix. Désormais, la commission de l’UA compte un président, un vice-président et six commissaires thématiques.
La nouvelle commission a été élue en deux temps. La présidence, la vice-présidence et quatre commissaires à la mi-février, puis deux commissaires (commissaires à l’éducation et au développement économique) qui devront être élus lors d’un conseil exécutif extraordinaire, organisé dans les prochaines semaines. Les postes déjà attribués, et les processus de sélections qui les ont précédés, offrent des indices de l’orientation que les 55 pays membres entendent donner au nouvel exécutif de l’organisation panafricaine.
Un président technocrate à la tête de l’UA
En croire le chercheur, la composition du nouveau duo (présidence et vice-présidence) aux commandes de la commission 2025-2029 a été incertaine jusqu’à la dernière minute. Sept tours (le maximum autorisé) auront été nécessaires pour connaître le vainqueur de la présidence. Trois candidats d’Afrique de l’Est, région choisie au préalable pour ce poste : Richard Randriamandrato (ex-ministre malgache des Affaires étrangères), Raila Odinga (ex-Premier ministre kenyan) et Mahamoud Ali Youssouf (ministre djiboutien des Affaires étrangères) s’affrontaient.
Si les deux derniers menaient la course, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), par solidarité, a soutenu le candidat malgache issu du même groupe régional. Après un premier tour serré entre le Kenyan (20 voix) et le Djiboutien (19 voix), le second tour a confirmé l’écart (Odinga : 22 ; Youssouf : 19). Au troisième, ce dernier a pris l’ascendant et l’a conservé, s’imposant au 7e et dernier tour avec 33 voix, soit plus des deux tiers des suffrages exprimés. À la suite du retrait du candidat malgache au 4e tour de l’élection, la quasi-totalité du bloc SADC s’est reportée sur Mahamoud Ali Youssouf, facilitant sa victoire.
Le résultat de cette élection présidentielle n’était pas écrit d’avance. La victoire de Mahamoud Ali Youssouf repose sur plusieurs facteurs déterminants.
Tout d’abord, en tant que ministre des Affaires étrangères – comme la plupart de ses prédécesseurs (Moussa Faki, Jean Ping, Nkosazana Dlamini-Zuma, Essy Amara) –, il maîtrise les rouages d’une institution qu’il connaît bien.
Contrairement à un ancien chef d’État comme Alpha Oumar Konaré, il ne risquait pas d’adopter une posture d’égal à égal face aux chefs d’État, un point clé dans le choix des votants. D’autre part, son pays, Djibouti, est perçu comme moins menaçant que le Kenya par les autres
membres, un atout stratégique. Enfin, sa parfaite maîtrise des langues de travail de l’UA (français, anglais, arabe) a joué en sa faveur. Il l’a encore démontré lors du débat de décembre à Addisles langues tout en exposant une vision claire de la coopération entre les organes de l’UA.
Il convient aussi de noter que, d’un point de vue géopolitique, Mahamoud Ali Youssouf bénéficiait d’un électorat multirégional du fait de son appartenance à l’Afrique de l’Est, tout en venant d’un pays francophone, membre de la Ligue arabe.
Les raisons d’une nouvelle déconvenue kenyane
Benjamin AUGÉ indique que huit ans après la défaite d’Amina Mohamed contre Moussa Faki en 2017, le Kenya et son président William Ruto ont déployé d’importants moyens pour assurer cette fois-ci la victoire de Raila Odinga. Des tournées de promotion ont été organisées dans toutes les régions africaines. Les services de renseignement kenyans ont également été mobilisés. Enfin, l’équipe de campagne d’Odinga, menée par Korir Sing’Oei, secrétaire général du ministère kenyan des Affaires étrangères, et Elkanah Odembo, ex-ambassadeur à Paris et Washington, ont œuvré sans relâche sous l’impulsion de William Ruto.
Au regard de ces moyens conséquents, il est légitime de s’interroger sur les raisons de l’échec kenyan pour le fauteuil de président de la commission. D’abord, le profil du candidat n’a pas suscité un grand enthousiasme. Opposant historique au caractère réputé inflexible lors de la présidence de Daniel Arap Moi (1978-2002), Raila Odinga n’a exercé le pouvoir que de 2008 à 2013, en tant que Premier ministre. Bien que son parti, Orange Democratic Movement (ODM) fasse partie de la coalition gouvernementale à Nairobi, son passé d’opposant intransigeant n’a pas facilité l’adhésion des chefs d’État du continent. D’autre part, son âge, 80 ans, et sa faible connaissance du fonctionnement de l’institution, mise en évidence lors du débat organisé début décembre au siège de l’UA et lors de la présentation avant le vote, ont renforcé les doutes sur sa capacité à guider l’institution d’Addis-Abeba. Enfin, Raila Odinga occupe depuis 2018 le poste de haut représentant pour le développement des infrastructures de l’UA, et son bilan reste particulièrement difficile à établir.
La défaite de Raila Odinga traduit aussi la volonté des chefs d’État africains d’éviter que la présidence de la commission ne soit parasitée par les affaires internes du pays dont vient le dirigeant de l’exécutif de l’UA. En effet, l’élection à la tête de l’UA de Raila Odinga, qui s’est présenté à cinq reprises aux élections présidentielles kenyanes, présentait le risque que celui-ci, trop lourdement impliqué dans le jeu politique kenyan, ne néglige ses fonctions de l’organisation continentale.
À titre d’exemple, Moussa Faki avait lui aussi été rattrapé par la politique interne du Tchad. Proposé en 2017 par Idriss Déby, Moussa Faki avait été vivement contesté après l’accession au pouvoir de Mahamat Idriss Déby en avril 2021, en raison de soupçons sur ses ambitions présidentielles à N’Djamena. Ainsi, miser sur Mahamoud Ali Youssouf, sans ambitions de succession d’Ismaïl Omar Guelleh à Djibouti, réduit le risque de voir l’UA paralysée par l’agenda de politique intérieur de son président.
La vice-présidence de l’UA, une lutte nord-africaine
Toujours en croire l’auteur, comme pour la présidence de la commission, il aura fallu sept tours pour élire, le 15 février, la nouvelle vice-présidente de la commission de l’UA, un poste réservé cette fois à la région Afrique du Nord. La fonction de vice-président inclut la supervision de l’administration, des finances, les ressources humaines ainsi que la mise en œuvre (délicate) de la réforme institutionnelle de l’UA. Notons que l’ancien ministre camerounais Pierre Moukoko Mbonjo dirige une unité consacrée à ce dossier au sein de présidence de la commission.
Plus tôt dans la journée, un homme avait été élu président de la commission, écartant ainsi tous les candidats masculins pour la vice-présidence. Trois femmes demeuraient alors en lice pour le poste : l’Algérienne Selma Malika Haddadi, la Marocaine Latifa Akharbach et l’Égyptienne Hannan Morsy.
Les luttes au sein de la région Afrique du Nord sont particulièrement acérées6, notamment en raison de l’antagonisme entre le Maroc et l’Algérie sur la question du Sahara occidental. Il y a dans le choix de la vice-présidente, comme pour les postes de commissaires, une dimension à la fois liée au pays et au candidat. Un citoyen algérien n’a jamais occupé le poste de président ni de vice-président de la commission depuis le passage de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à l’UA en 2002. En revanche, l’Algérie est toujours parvenue à conserver un commissaire, qu’il soit en charge de paix et de sécurité (2002 à 2021) ou de l’éducation (2021-2025) – fonction occupée jusqu’à l’élection de février 2025 par le professeur Mohamed Belhocine.
Le Maroc, revenu au sein de l’UA en 2017, n’est jamais parvenu à faire élire l’un des siens à un poste de commissaire. Toutefois, l’ambassadeur Fathallah
Sijilmassi occupe le poste, créé en 2022, de directeur général de la
commission, qui doit coordonner et fluidifier le travail entre les départements des commissaires et les cabinets du président et du vice-président.
Le Maroc a fait le choix de présenter la candidature de Latifa
Akharbach, sans expérience préalable en lien avec Addis-Abeba, au
contraire de l’Algérienne Selma Malika Haddadi, ambassadrice à Addis-Abeba, et de l’Égyptienne Hannan Morsy, économiste en chef des Nations unies – Commission économique pour l’Afrique (UNECA). Sélectionnée par le palais royal, Latifa Akharbach a été secrétaire d’État aux affaires étrangères et ambassadrice à Tunis et à Sofia avant d’accéder à la présidente de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle des médias au Maroc. Son profil expérimenté, mais assez éloigné des sujets de l’UA, a pu faire penser qu’une stratégie était à l’œuvre pour négocier d’autres postes au sein de l’organisation panafricaine pour le Maroc après l’élection, et que sa candidature n’avait pas forcément vocation à remporter les suffrages.
Les premiers tours de vote ont abouti à une égalité parfaite entre les candidates marocaine et algérienne (21 voix chacune). Dès le deuxième tour, une partie des 6 voix de la candidate égyptienne s’est reportée sur la candidate algérienne, qui l’a remporté avec 33 voix au septième tour. Malgré l’effritement diplomatique de l’Algérie bien visible sur question du Sahara occidental, sur laquelle de plus en plus de pays africains appuient désormais Rabat, Alger peut encore compter sur une partie significative de la SADC (l’Afrique du Sud et la Namibie en tête) et de pays abritant encore des ambassades de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). De plus, le profil de sa candidate, active auprès des ambassadeurs et directeurs de l’UA, a certainement été déterminant pour sa victoire.