Quelle politique régionale dans un scénario post-Netanyahu ? Changement de ton, continuité stratégique

Cette note propose une analyse de la vision stratégique des partis susceptibles de participer à une future coalition d’opposition à Benjamin Netanyahu, basée principalement sur des entretiens menés en Israël début juin 2026
. Elle montre que les enjeux de politique régionale ont été largement personnifiés autour du Premier ministre, masquant un large consensus sur les principaux choix stratégiques. L’opposition à B. Netanyahu revendiquée par ces partis relève ainsi avant tout de désaccords sur la politique intérieure, et non d’une divergence sur la doctrine sécuritaire ou la stratégie régionale.
Pour une potentielle future coalition d’opposition, l’ambition sera alors de changer de style, non de cap : miser sur un effet post-Netanyahu pour rétablir des relations plus apaisées avec certains acteurs régionaux ainsi qu’avec Washington et les Européens, sans remettre en question les orientations de fond.
Un jeu politique encore largement ouvert
Depuis que la coalition gouvernementale a déposé un projet de loi de dissolution du Parlement le 13 mai 2026, la date des élections, qui devront se tenir au plus tard avant la fin de la législature fixée au 27 octobre, n’a pas encore été arrêtée. Elle sera fixée une fois le décret de dissolution de la Knesset publié. La campagne électorale proprement dite s’étend ensuite sur trois mois, mais les listes de candidats doivent être déposées au plus tard 47 jours avant le scrutin. Jusqu’à cette date, les configurations partisanes et les alliances électorales demeurent donc incertaines.
À ce stade, le jeu politique israélien reste largement ouvert. Le Likoud de B. Netanyahu et le parti HaDemokratim (« les Démocrates ») mené par Y. Golan doivent encore tenir leurs primaires en juillet et août
. D’autres partis politiques émergent, comme le nouveau parti politique juif-arabe, Makom Lekulanu (« Une place pour nous tous »), fondé par les dirigeants du mouvement grassroots Standing Together, Rula Daood et Alon-Lee Green, qui s’est notamment imposé ces dernières années comme l’un des rares mouvements israéliens à porter une position explicitement opposée à la guerre
.
Les écarts entre les principales figures de l’opposition évoluent rapidement. La dynamique de popularité dont bénéficie Gadi Eisenkot avec son parti Yashar (« Honnête ») pourrait s’essouffler dès l’ouverture officielle de la campagne électorale. En Israël, le financement public, le temps d’antenne et une partie des moyens organisationnels dépendent en effet directement de la représentation à la Knesset, ce qui confère un avantage structurel aux partis déjà implantés. Créé en 2025, Yashar n’en dispose pas. C’est aussi pour surmonter ce handicap que N. Bennett, dépourvu de sièges à la Knesset, a choisi de s’allier au mouvement de Y. Lapid, qui dispose de 23 sièges, au sein de la coalition BeYachad (« Ensemble »).
Si les sondages israéliens montrent une forte volatilité électorale, les partis d’opposition au bloc de B. Netanyahu ne semblent pas, à ce stade, en mesure d’atteindre seuls les 61 sièges à la Knesset sans l’appui de partis arabes – ce qui constitue l’angle d’attaque principal du Premier ministre. Dans ce cadre, il est probable qu’ils s’ouvrent, malgré leur positionnement actuel, à une alliance avec le parti islamo-conservateur de Mansour Abbas, Ra’am, après les élections. Plusieurs formats pourraient être envisagés (soutien de l’extérieur, recommandation auprès du Président sans soutien à l’investiture, gouvernement de minorité).
Du côté de B. Netanyahu, la grande majorité des sondages récents ne donne pas au bloc actuel de sa coalition la capacité de bloquer la Knesset (60 sièges), ce qui lui permettrait a minima d’exiger de nouvelles élections. Mais, face au plafond de verre qui caractérise sa dynamique électorale, le Premier ministre assume désormais une stratégie d’ouverture aux formations en dehors de son actuelle coalition (partis Haredim et extrême droite). Il ne faut ainsi pas complètement exclure la possibilité de voir émerger une alliance entre opposition et B. Netanyahu, cette configuration paraissant néanmoins peu probable à ce stade.
Vers un réengagement diplomatique sans changement de cap
À ce stade, les débats de campagne électorale apparaissent largement polarisés autour de la figure de Benjamin Netanyahu. Pour la majorité des candidats d’opposition, cette polarisation leur permet de focaliser leur campagne sur les échecs du Premier ministre en termes de politique régionale, sans avoir pour autant à se positionner sur des dossiers pourtant majeurs (Iran, Liban, Gaza et Cisjordanie). L’ensemble de l’opposition s’accorde ainsi davantage sur un objectif que sur un programme : réussir là où Netanyahu a échoué, à savoir convertir les succès militaires en gains stratégiques durables, sans pour autant formuler une vision stratégique alternative.
Cette impasse sur les défis à venir s’explique en partie par la conviction de l’opposition que les difficultés rencontrées par Israël résident moins dans sa politique sécuritaire que dans l’image renvoyée par la coalition de Netanyahu. Dans cette lecture, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement d’opposition suffirait à améliorer les relations avec les principaux partenaires d’Israël et à rouvrir des opportunités diplomatiques, sans qu’une inflexion stratégique ou de réelles concessions soient nécessaires. Le réengagement diplomatique viserait ainsi avant tout à réhabiliter la politique régionale d’Israël et à restaurer l’image d’un gouvernement perçu comme plus modéré. La rupture serait donc essentiellement rhétorique, accompagnée de quelques gestes d’ouverture, sans remise en cause des orientations de fond.
Dans ce cadre, deux principales constantes continueront très probablement de structurer la politique régionale israélienne en cas d’arrivée au pouvoir d’une coalition dite d’opposition à B. Netanyahu : la doctrine sécuritaire post-7 octobre, qui se focalise moins sur la dissuasion et les outils diplomatiques que sur une politique plus offensive, fondée sur la mise en place de « zones de sécurité » et de guerres dites préventives ; et le rejet parfaitement assumé d’un État palestinien, ou d’un projet d’auto-détermination palestinienne, qui se traduit sur le terrain par un programme de poursuite d’annexion de facto de la Cisjordanie et d’un refus de « régler » le conflit à Gaza comme dans l’ensemble des Territoires palestiniens.
Sur le dossier palestinien, les figures d’opposition tablent sur des gestes limités et une rhétorique plus modérée afin d’obtenir un relâchement des pressions occidentales, sans revenir sur la trajectoire engagée. Les partis de droite comme de gauche potentiellement appelés à gouverner s’accordent pour affirmer qu’il n’existe aucun partenaire palestinien. Deux débats principaux existent entre ces partis. Le premier débat porte sur la stratégie à adopter à l’égard de l’Autorité palestinienne : poursuivre une politique d’affaiblissement ou lui permettre de survivre, sous condition de réformes. Une réflexion est menée dans ce cadre sur les mesures qui pourraient faire de nouveau de l’Autorité palestinienne une
« adresse civile et sécuritaire ». Pour les figures d’opposition, il ne s’agirait en aucun cas de donner les moyens à l’Autorité de devenir un partenaire politique pour des négociations futures. Un consensus semble également émerger au sein de ces partis sur la nécessité de réduire la violence des colons. Sur la question des colonies, si des désaccords subsistent, la ligne qui se dessine est fortement similaire à celle du précédent gouvernement du changement (2021-2022) : aucun établissement de colonies illégales (outpost), mais soutien à la « croissance naturelle » des colonies existantes pour asseoir la présence israélienne sur les points stratégiques en Cisjordanie. En d’autres termes, sous couvert d’une position présentée comme consensuelle ou perçue comme moins radicale par la communauté internationale (« ni annexion, ni État palestinien »), la future coalition cherchera à normaliser l’occupation tout en poursuivant une annexion de facto.

L’autre grand débat porte sur la bande de Gaza et les conditions d’un éventuel passage à la phase 2 du plan Trump (« To ask for total demilitarization or to be open to a gradual process »). Selon certains experts proches des cercles d’opposition, le prochain gouvernement pourrait être tenté d’afficher une ouverture à un processus graduel, notamment afin d’engranger des gains diplomatiques dans un contexte où la situation sécuritaire est jugée maîtrisable
.Mais toute inflexion resterait enfermée dans le cadre stratégique actuel – démilitarisation, déradicalisation et contrôle sécuritaire – sans perspective politique de sortie de guerre. Le maintien d’une zone tampon à l’intérieur de l’enclave fait également consensus parmi les principaux candidats de l’opposition.
Au sein des figures d’opposition potentiellement appelées à gouverner, Y. Golan semble être le seul à faire le constat de l’impasse d’une politique de « gestion » du conflit. Il prône notamment un désengagement de certaines colonies, hors des grands blocs, afin de préserver la possibilité d’une séparation à terme avec les Palestiniens. Mais sa proposition de « séparation civile et maintien du contrôle sécuritaire » fait l’impasse sur la dimension politique du conflit, le rapprochant de facto des propositions de ses futurs partenaires de coalition, notamment autour de l’apaisement économique. Sur Gaza, le Parti démocrate reste proche des autres figures de l’opposition sur les paramètres sécuritaires, mais se distingue en faisant de l’implication de la communauté internationale et des États arabes un élément central de la sortie de guerre, dans la perspective d'une intégration régionale plus large.
Sur le plan régional, la plupart des partis d’opposition entendent réinvestir un agenda largement délaissé par la coalition Netanyahu. Pour la majorité d’entre eux, la priorité doit être donnée à un apaisement des relations avec l’Égypte et la Jordanie. Celui-ci permettra notamment d’asseoir l’idée d’un retour à la normalité. Cette stratégie de détente s’accompagne néanmoins d’une conscience aiguë des instruments de pression qu’Israël peut mobiliser à l’égard du Caire et d’Amman. À l’exception des Démocrates, pour lesquels l’intégration régionale constitue le fondement d’une sécurité durable pour Israël, les autres partis ne semblent pas en faire un axe prioritaire. Y. Lapid dit néanmoins vouloir renouer avec une architecture régionale de sécurité tournée contre l’Iran. Il pourrait ainsi miser sur un rapprochement avec l’Arabie saoudite, à moindre coût, en pariant que le départ de Netanyahu suffira à rebattre les cartes. De manière plus réaliste, le prochain gouvernement pourrait davantage chercher à reconstruire un climat de confiance avec le pouvoir saoudien. Si une normalisation apparaît aujourd’hui largement hors de portée, certains responsables israéliens considèrent qu’un apaisement avec Riyad représenterait un gain stratégique : il contribuerait à restaurer la relation, dégradée, avec Washington et pourrait permettre à terme d’ouvrir de nouvelles perspectives de coopération régionale, notamment sur le dossier libanais.
Sur les dossiers syrien et libanais, la plupart des partis d’opposition anticipent également des évolutions favorables sous l’effet du « post-Netanyahu ». Mais en réalité, l’ensemble des candidats d’opposition, à l’exception relative de Y. Golan, ne compte pas transiger sur la nouvelle doctrine sécuritaire d’Israël. Les positions des uns et des autres resteront fort probablement cantonnées aux paramètres déjà connus pour un éventuel retrait des buffer zones, a fortiori suite à l’accord-cadre du 26 juin, qui vient entériner l’équation du retrait israélien au Liban contre le désarmement total du Hezbollah. Cet optimisme reposerait ainsi surtout sur la conviction que Damas aurait intérêt à négocier avec un gouvernement israélien perçu comme plus modéré à Washington et dans la communauté internationale, plutôt que sur une réelle disposition d’Israël à faire des concessions.
Enfin, sur le dossier iranien, si l’ensemble des figures d’opposition ont soutenu l’opération conjointe américano-israélienne contre l’Iran, elles n’ont pas manqué de fustiger Netanyahu, dénonçant l’absence d’objectif politique clair et de stratégie de sortie. Les leaders de Beyahad assument néanmoins largement le cap d’un changement de régime en Iran, considéré comme une nécessité absolue, a fortiori suite à l’accord avec Washington, qui acte la position de force de Téhéran : tandis que N. Bennett a affirmé disposer d’un plan pour faire tomber le régime – sans en dévoiler les contours –, Y. Lapid s’est prononcé en faveur d’une offensive plus large pour y parvenir. G. Eisenkot estimait quant à lui début février qu’un accord « amélioré » serait préférable à la guerre. Enfin, Y. Golan se focaliserait sur la nécessité immédiate pour Israël de regagner une place à la table des négociations, pour encadrer au mieux la question nucléaire. Dans l’ensemble, les figures de l’opposition restent prudentes sur la question iranienne, soucieuses de se prémunir contre d’éventuelles critiques futures et conscientes de l’incertitude entourant la situation dont elles hériteront en cas d’arrivée au pouvoir.
Ainsi, l’importance accordée à la diplomatie semble croître à mesure que l’on se déplace de la droite vers la gauche de l’échiquier politique. Mais dans ce paysage, seul le chef du Parti démocrate parait porter une vision stratégique plus ouverte aux compromis, en assumant notamment la centralité de la question palestinienne et en proposant une lecture plus réaliste des dynamiques régionales depuis le 7 octobre. Cependant, ce dernier ne disposera certainement pas du poids politique nécessaire pour infléchir les orientations d’une future coalition d’opposition. En outre, en refusant de renouer explicitement avec la dimension politique du conflit israélo-palestinien, Y. Golan ne parvient pas à créer un espace de discussion qui échappe aux termes du débat fixés par B. Netanyahu.
Le principal paradoxe de la prochaine échéance électorale réside dans le décalage entre l’ampleur des défis stratégiques post-7 octobre 2023 et l’absence de propositions structurées du côté des candidats d’opposition pour y faire face. Pour la majorité d’entre eux, ces bouleversements ne sont pas véritablement intégrés et la logique de continuité demeure, explicitement ou implicitement, le point d’équilibre.
Cette approche repose sur une lecture erronée des dynamiques régionales et sous-estime les défis à venir avec Washington et les Européens. Elle relativise l’isolement stratégique croissant d’Israël en s’appuyant notamment sur la consolidation de l’alliance avec les Émirats arabes unis, qui agit toutefois comme un trompe-l’œil au regard de cette dynamique. Peu de figures de l’opposition possiblement appelées à gouverner semblent prêtes à affronter la réalité d’une crise stratégique durable.
Aucun des candidats – à l’exception potentielle de Y. Golan – ne paraît ainsi disposé à faire les concessions nécessaires pour se rapprocher de partenaires avec lesquels ils prétendent pourtant vouloir renouer : la logique demeure unilatérale, fondée sur l’imposition d’un rapport de force plutôt que sur la recherche d’un compromis. La majorité des partis s’inscrit ainsi dans les faits accomplis de la politique menée par B. Netanyahu, en cherchant surtout à en modifier l’image.
Si des contraintes internes – coût croissant de la guerre pour la société israélienne, risques d’étirement des capacités militaires, pertes humaines au Liban ou ailleurs – pourraient à terme peser sur les décisions des futurs dirigeants, rien n’indique à ce stade qu’elles soient de nature à ouvrir un espace suffisant pour une remise en cause de la doctrine sécuritaire israélienne. En l’absence de pressions internationales, en particulier américaines, il apparaît illusoire d’anticiper un changement significatif de la politique régionale israélienne, quel que soit le gouvernement issu des prochaines élections. Si une dynamique régionale devait ainsi émerger après un changement de gouvernement israélien, elle proviendrait davantage de la perception, par les acteurs régionaux, d’une fenêtre d’opportunité liée à l’après-Netanyahu pour améliorer leurs relations avec Israël – une perspective très incertaine à ce stade.
SOURCE : Fondation pour la Recherche Stratégique