RAPPORT DE CONFLICT ARMAMENT RESEARCH SUR L’INSECURITE DANS LE SAHEL : Comment les djihadistes s’arment

Le Conflict Armament Research CAR a publié un rapport d’Avril 2025 intitulé : «À bout portant : Armes saisies auprès de groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central ». Le document révèle la technique des groupes violents pour renforcer leur armement. Il a été remarqué que plusieurs armes qu’ils utilisent sont issues des forces armées nationales des pays touchés par la menace. A chaque attaque, ils tombent sur des cargaisons d’armes dans les camps abandonnés par les soldats en fuite.
Le Sahel central, qui comprend le Burkina Faso, le Mali et le Niger, traverse une longue période de troubles. Ces dernières années, des groupes salafistes djihadistes ont perpétré des attaques et étendu leur territoire dans toute la région, en dépit des efforts considérables déployés pour lutter contre le terrorisme.
Ces insurrections violentes déstabilisent les communautés, répandent l’insécurité et remettent sérieusement en question l’autorité de l’État. Alors que l’environnement sécuritaire se dégradait, les trois pays en question ont tous connu des coups d’État militaires depuis 2020, ainsi que le retrait corollaire des forces de sécurité internationales, y compris celui de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) en 2023. En septembre 2023, les trois pays ont créé l’Alliance des États du Sahel et ont ainsi annoncé, en janvier 2024, leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).2 Les enquêteurs de terrain de Conflict Armament Research (CAR) répertorient et tracent les armes et munitions récupérés en Afrique de l’Ouest depuis 2015. En ce qui concerne les salafistes djihadistes dans le Sahel central, les enquêtes de CAR se sont portées spécifiquement sur quatre groupes armés non étatiques qui affirment leur allégeance à Al-Qaïda ou à l’État islamique (Da’esh), et sur certains des groupes qui leur sont affiliés.
Le Conseil de sécurité des Nations unies a formellement identifié ces groupes comme étant des auteurs d’actes de terrorisme dans le Sahel central.
À ce titre, la fourniture, la vente ou le transfert d’armes et de matériel connexe à ces groupes sont interdits. Ces groupes opèrent dans deux régions différentes du Sahel central (Carte 1):
PRÉPONDÉRANCE D’ARMES VIEILLES DE PLUSIEURS DÉCENNIES
Comme illustré dans le Graphique 3, les groupes salafistes djihadistes opérant dans la zone du LiptakoGourma et la zone frontalière du lac Tchad utilisent généralement des fusils d’assaut datant de plusieurs décennies, produits en particulier dans les années 1960 et 1970. Les armes fabriquées récemment—celles produites et exportées dans la région après la chute du régime libyen en 2011—représentent une très faible proportion des armes documentées (voir l’Encadré 3). Bien que cette analyse semble indiquer, à première vue, que les salafistes djihadistes ont constitué leurs arsenaux de manière systématique sur plusieurs années—et que ces armes circulent illicitement dans la région depuis longtemps—certaines de ces armes datant de plusieurs décennies sont encore utilisées par les forces de sécurité de la région. Cela signifie que certains articles plus anciens ont pu être détournés de la garde étatique assez récemment. Contrairement aux armes répertoriées, plus de la moitié des munitions de petit calibre saisies auprès des salafistes djihadistes ont été fabriquées dans les dix années précédant leur récupération. Comme évoqué dans la première édition de cette série, une grande partie de ces munitions avait été fournies aux armées du Sahel central avant d’être détournée de leur garde (CAR, 2024).
ENCADRE 1 : BASE DE DONNÉES DE CAR SUR L’AFRIQUE DE L’OUEST
Entre 2015 et 2023, les enquêteurs de terrain de CAR ont documenté du matériel illicite saisi par les forces armées et de sécurité de huit pays d’Afrique de l’Ouest : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Niger, Nigeria et Sénégal. À ce jour, CAR a principalement documenté du matériel saisi en relation avec des groupes salafistes djihadistes dans trois de ces pays : le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Il s’agit également des pays d’Afrique de l’Ouest où CAR a documenté le plus grand échantillon de matériel illicite. Cette Perspective de la ligne de front ne prend en compte qu’une partie des armes que les forces de sécurité ont récupérées auprès des groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central entre les années 2014 et 2023, à savoir le matériel auquel les enquêteurs de terrain de CAR ont pu obtenir un accès officiel à des fins d’inventaire.7 L’accès de CAR au matériel saisi varie en fonction des pays où l’organisation opère. Par exemple, en fonction de la faisabilité logistique et de la nature de ses partenariats avec les autorités nationales. En outre, une partie du matériel saisi lors d’opérations antiterroristes ou d’affrontements armés entre les forces de défense et les groupes salafistes djihadistes est soit détruit sur place après avoir été récupéré, soit redistribué pour équiper les troupes au front, plutôt que d’être systématiquement transféré aux autorités judiciaires ou d’enquête. Par conséquent, cette publication ne constitue pas une analyse définitive. En revanche, elle fournit la première analyse régionale fondée sur les données empiriques recueillies au cours d’une décennie de travail de terrain.
ENCADRE 2 : LES GROUPES SALAFISTES DJIHADISTES EN CONFLIT DANS LE SAHEL CENTRAL Mosaïque d’affiliations changeantes, de nombreux groupes salafistes djihadistes sont issus de scissions et de divisions avec d’autres groupes de la région. Ils se retrouvent ainsi parfois en conflit direct et ouvert les uns avec les autres, bien que certains rivaux forment des alliances locales et à court terme. Dans la zone des trois frontières du Liptako-Gourma entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, les deux principaux groupes—le GSIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et l’EIS (L’État islamique au Sahel)—défendent des idéologies et des modèles de gouvernance différents. Le GSIM a été formé par la fusion de quatre groupes, dont Al-Mourabitoun et Ansar Dine, et maintient son allégeance à Al-Qaïda. L’EIS – dont le nom a évolué – s’est scindé d’Al-Mourabitoun en 2015 et constitue la branche sahélienne de l’État islamique transnational (ACLED, 2023). Tout en rivalisant pour imposer leurs modèles divergents de gouvernance économique, politique et religieuse, le GSIM et l’EIS se battent pour le contrôle des territoires, des populations et des ressources. Rien qu’en 2019 et 2020, des centaines de combattants ont été tués au cours de 125 affrontements entre les deux groupes (Thompson, 2021). Les deux principaux groupes actifs dans la zone frontalière du lac Tchad—l’EIAO (L’État islamique en Afrique de l’Ouest) et JAS (Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad)—sont également opposés. Les conflits entre l’EIAO et le JAS se sont intensifiés en raison de divergences concernant la gouvernance et le traitement des civils. Selon l’International Crisis Group, « L’EIAO et JAS ont perdu plus de combattants dans leurs affrontements mutuels depuis 2021 que dans des confrontations avec les armées étatiques » (ICG, 2024).
ENCADRE 3 : ARMES FABRIQUÉES APRÈS 2011
Sur les 726 armes saisies auprès des groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central et documentées par CAR, seules 34 ont été fabriquées après 2011. Cette date est significative dans le contexte des flux illicites d’armes dans la région, car elle correspond à la fois à la chute du régime de la Jamahiriya de Mouammar Kadhafi en Libye et aux premières phases du conflit ayant éclaté dans le nord du Mali en 2012—deux crises sécuritaires au cours desquelles de grandes quantités d’armes ont été détournées des stocks gouvernementaux. Les armes postérieures à 2011 représentent seulement 5 pour cent (20 armes) de l’échantillon de la zone du Liptako-Gourma et 4 pour cent (14 armes) de celui de la zone frontalière du lac Tchad. L’une de ces armes est un lance-roquettes ATGL-L2 portant le numéro de série KO 54 1080, fabriqué en Bulgarie en 2014 (voir Figure 1). CAR a tracé cet élément en coopération avec les autorités bulgares, qui ont confirmé que le lance-roquettes avait été exporté en 2015 en vertu d’un permis délivré la même année au bénéfice du Bureau du conseiller pour la sécurité nationale du Nigéria.11 Les forces nigériennes ont ensuite saisi cette arme en 2021 auprès de combattants locaux affiliés au JAS ou à l’EIAO dans la région de Diffa.
Séparément, les enquêteurs de CAR ont documenté un fusil de précision M91 portant le numéro de série 2242, fabriqué en Serbie par Zastava Arms en 2013 (voir Figure 2). Les forces internationales ont saisi le fusil auprès du GSIM au Mali en 2021, puis l’ont transféré aux forces armées maliennes. L’arme porte un marquage conforme aux dispositions de la Convention de la CEDEAO indiquant qu’elle a été importée pour dotation au sein des forces armées maliennes. Dans les deux cas, les États de la région avaient importé légalement ces armes, avant leur détournement vers le circuit illicite.
ACQUISITION D’ARMES LOCALISÉE ET OPPORTUNISTE
Les données de CAR montrent que les arsenaux des groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central sont largement similaires à ceux d’autres acteurs illicites dans la région. L’homogénéité générale de l’échantillon collecté par CAR depuis 2015 suggère que les groupes salafistes djihadistes opèrent principalement sur les mêmes territoires que les autres utilisateurs illicites et puisent dans les mêmes sources d’approvisionnement. En tendant des embuscades aux patrouilles ou en s’attaquant aux postes isolés des forces de sécurité (acquisition opportuniste), et en exploitant la vulnérabilité d’un matériel facilement disponible dans leurs zones d’opération (acquisition localisée), les arsenaux de ces groupes tendent à refléter de plus en plus ceux des États dans lesquels ils opèrent (voir Encadré 4).
ENCADRE 4 : SIMILITUDES CONSTATÉES ENTRE LES ARMES DÉTENUES PAR LES GROUPES SALAFISTES DJIHADISTES ET CELLES DÉTENUES PAR LES FORCES ARMÉES ET DE SÉCURITÉ DES ÉTATS DANS LESQUELS ILS OPÈRENT.
Depuis 2015, CAR a documenté un total de 53 mitrailleuses récupérées auprès des groupes salafistes djihadistes. Parmi celles-ci, 22 ont été saisies dans la zone frontalière du lac Tchad et 31 dans la zone du Liptako-Gourma. Quatorze des 20 modèles de mitrailleuses documentés par CAR n’ont été observés que dans l’une ou l’autre de ces deux régions. CAR a pu établir que certains de ces modèles étaient auparavant sous la garde des forces étatiques opérant dans la même région. Dans la zone frontalière du lac Tchad, par exemple, CAR a documenté quatre mitrailleuses polyvalentes de la série HK21—une fabriquée en France et trois au Royaume-Uni—après leur saisie auprès de combattants affiliés à l’EIAO ou au JAS dans la région de Diffa, au sud-est du Niger (CAR, 2022 ; voir Figure 3). Ces quatre armes provenaient très probablement des stocks nationaux d’un ou plusieurs pays frontaliers du lac Tchad, et CAR a pu confirmer qu’au moins une mitrailleuse avait été précédemment en dotation auprès de la garde nationale du Nigeria.12 CAR n’a pas documenté de mitrailleuses modèle HK21 dans la zone du Liptako-Gourma. De même, dans la zone du Liptako-Gourma, CAR a documenté quatre mitrailleuses polyvalentes serbes M84 saisies après trois attaques salafistes djihadistes, dont au moins une menée par le GSIM. CAR a pu confirmer qu’au moins trois des mitrailleuses M84 avaient été exportées au Burkina Faso en 2012 et 2019.13 CAR n’a pas documenté de mitrailleuses M84 parmi les armes saisies dans la zone frontalière du lac Tchad. Ces deux exemples mettent en évidence les raisons pour lesquelles les arsenaux des groupes salafistes djihadistes peuvent refléter les arsenaux des forces nationales dans les pays et régions où ils opèrent. Ces observations soulignent également le caractère localisé et opportuniste des activités d’approvisionnement de ces groupes.
ARMES DÉTOURNÉES DE LA GARDE DES PAYS DANS LA RÉGION
Un cinquième des armes saisies en lien avec l’activité des salafistes djihadistes dans le Sahel central a vraisemblablement été détourné de la garde de huit États d’Afrique du Nord et de l’Ouest.14 Ce pourcentage est certainement sous-estimé de manière significative. Il souligne néanmoins le caractère opportuniste des méthodes d’approvisionnement des salafistes djihadistes, qui s’appuient régulièrement sur les stocks des pays où ils opèrent. Dans la zone du Liptako-Gourma, CAR a déterminé que 22 pour cent des armes saisies auprès de l’EIS, du GSIM et d’autres groupes salafistes djihadistes provenaient de la garde des pays de la région—Burkina Faso, Mali et Niger. CAR a également identifié des pertes d’armes provenant de la garde des autorités en Côte d’Ivoire et au Liberia, au sud de la zone du Liptako-Gourma, ainsi que des stocks libyens au nord-est.15 Les données de CAR sur la zone frontalière du lac Tchad montrent qu’au moins 18 pour cent des armes saisies auprès de l’EIAO et du JAS sont liées à des détournements d’armes tenues sous la garde du Tchad, du Niger et du Nigéria, les trois pays bordant le lac Tchad. De plus, un petit nombre d’armes a été détourné de la Libye, du Mali, et du Rwanda.16 CAR fonde son évaluation sur trois facteurs clés, qu’il faut chercher à trianguler autant que possible.
Ces facteurs sont les suivants :
CAR a observé ces marquages le 10 février 2020 en documentant deux fusils d’assaut russes AK-103 de calibre 7,62 × 39 mm, produits en 2017 et portant les numéros de série 171153211 et 171167071.21 Les forces de sécurité burkinabè ont saisi ces armes auprès de combattants salafistes djihadistes présumés près de la ville de Dori, au Burkina Faso, entre décembre 2019 et février 2020. Dori se situe dans la région du Sahel au Burkina Faso, jouxtant la région de Gao, au centre du Mali. Ces deux régions constituent d’importantes zones d’opérations pour les groupes salafistes djihadistes actifs dans la zone du Liptako-Gourma. Les codes de marquage de la CEDEAO sur le côté droit de chaque boîte de culasse, indiquent que les armes ont été marquées lorsqu’elles appartenaient aux Forces armées maliennes (voir Figures 7 et 8). De manière similaire, le 22 mars 2022, les enquêteurs de CAR ont documenté le fusil d’assaut bulgare AR-M1F41 de calibre 7,62 × 39 mm, fabriqué en 2017 et portant le numéro de série KO 57 6251 (voir Figure 9).22 Le 15 juin 2021, les forces de sécurité maliennes ont saisi ce fusil auprès d’un combattant présumé de l’EIS dans les environs de Timétrine, dans la région de Kidal au Mali. Un marquage conforme à la convention de la CEDEAO est présent sur le côté droit de la boîte de culasse, arborant un logo de la CEDEAO ainsi que les lettres « NE-FAN », indiquant que l’arme a été marquée lorsqu’elle était sous la garde des Forces armées nigériennes, bien qu’aucun code n’identifie l’unité concernée.
CIRCULATION D’ARMES HÉRITÉES DE CONFLITS ANTÉRIEURS
La nature opportuniste de l’acquisition d’armes par les salafistes djihadistes dans le Sahel central se manifeste également par la présence dans leurs arsenaux d’armes héritées de conflits antérieurs. Ces armes continuent de circuler dans la région au-delà de leur utilisateur initial bien après la fin des conflits auxquels elles étaient associées, et en dépit du fait que les contextes et dynamiques politiques ayant initialement permis leur approvisionnement aient changé ou se soient atténués. Les salafistes djihadistes acquièrent généralement ces armes héritées de conflits antérieurs sur des marchés illicites, plutôt que par détournement direct auprès d’utilisateurs finaux autorisés. Utilisateurs initiaux Parmi les armes répertoriées par CAR dans le Sahel central figurent 26 fusils d’assaut Modèle 89-1 de calibre 7,62 × 39 mm saisis auprès de différents acteurs illicites au Niger. Ces fusils, fabriqués en 2001 par l’Entreprise de Construction Mécanique Khenchela en Algérie, portent tous des numéros de série d’un format de huit chiffres, débutant par « 0101 ». CAR a documenté 20 de ces fusils à Agadez après leur saisie en 2022 dans une cache d’armes appartenant au Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ), un groupe insurgé désormais dissous. Ce groupe était actif au Niger entre 2007 et 2009, mais non affilié au salafisme djihadiste. Les six fusils restants ont été saisis entre 2014 et 2019 dans des circonstances inconnues, auprès de combattants affiliés à l’EIAO ou au JAS dans la zone frontalière du lac Tchad.23 CAR estime qu’il est probable que les 26 fusils étaient précédemment sous la garde d’un seul État de la région, hypothèse étayée par l’absence de documentation d’autres fusils Modèle 89-1 dans la région. Dynamiques de conflit La chute de la Jamahiriya libyenne en 2011 a entraîné des flux importants de matériel à travers le Sahel central (CAR, 2016 ; 2022 ; voir Encadré 5). Cependant, cet effondrement a joué un rôle mineur dans la capacité des groupes salafistes djihadistes, tels que le GSIM, JAS et ceux affiliés à l’État islamique, à constituer leurs arsenaux. Seulement 7 pour cent des armes salafistes djihadistes répertoriées par CAR proviennent des stocks de la Jamahiriya. En outre, CAR n’a trouvé aucune preuve indiquant que les groupes salafistes djihadistes du Sahel central s’appuient systématiquement sur des sources d’approvisionnement à longue portée, y compris depuis la Libye. Les armes issues des stocks de la Jamahiriya présentes dans les arsenaux des groupes salafistes djihadistes proviennent vraisemblablement de marchés clandestins locaux.
GÉOGRAPHIE PLUTÔT QU’IDÉOLOGIE: COMPRENDRE LA DISTRIBUTION DES ARMES
L’analyse de CAR sur la répartition de séries et sous-séries spécifiques d’armes indique que la géographie—plutôt que l’idéologie ou l’allégeance—détermine la manière dont les différents groupes salafistes djihadistes du Sahel central accèdent à ces armes. Les groupes rivaux opérant sur un même territoire, tels que le GSIM et l’EIS, ont tendance à disposer d’arsenaux similaires. En revanche, l’EIS (actif dans la zone du Liptako-Gourma) et l’EIAO (dans la zone frontalière du lac Tchad) disposent d’armes appartenant à des séries et des sous-séries différentes, bien qu’ils soient idéologiquement affiliés. Il est crucial de noter qu’aucune preuve significative ne démontre que ces groupes liés partagent ou redistribuent systémiquement leurs armes ; chacun reste, pour l’instant, isolé dans le territoire qu’il cherche à contrôler.
L’analyse met en lumière trois dynamiques spécifiques:
Le Sahel central, qui comprend le Burkina Faso, le Mali et le Niger, traverse une longue période de troubles. Ces dernières années, des groupes salafistes djihadistes ont perpétré des attaques et étendu leur territoire dans toute la région, en dépit des efforts considérables déployés pour lutter contre le terrorisme.
Ces insurrections violentes déstabilisent les communautés, répandent l’insécurité et remettent sérieusement en question l’autorité de l’État. Alors que l’environnement sécuritaire se dégradait, les trois pays en question ont tous connu des coups d’État militaires depuis 2020, ainsi que le retrait corollaire des forces de sécurité internationales, y compris celui de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) en 2023. En septembre 2023, les trois pays ont créé l’Alliance des États du Sahel et ont ainsi annoncé, en janvier 2024, leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).2 Les enquêteurs de terrain de Conflict Armament Research (CAR) répertorient et tracent les armes et munitions récupérés en Afrique de l’Ouest depuis 2015. En ce qui concerne les salafistes djihadistes dans le Sahel central, les enquêtes de CAR se sont portées spécifiquement sur quatre groupes armés non étatiques qui affirment leur allégeance à Al-Qaïda ou à l’État islamique (Da’esh), et sur certains des groupes qui leur sont affiliés.
Le Conseil de sécurité des Nations unies a formellement identifié ces groupes comme étant des auteurs d’actes de terrorisme dans le Sahel central.
À ce titre, la fourniture, la vente ou le transfert d’armes et de matériel connexe à ces groupes sont interdits. Ces groupes opèrent dans deux régions différentes du Sahel central (Carte 1):
- Dans la zone des trois frontières entre le Burkina Faso, le Mali et l’ouest du Niger (région du Liptako-Gourma): » GSIM : Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) ; et » EIS : L’État islamique au Sahel;
- Dans le sud-est du Niger, principalement autour de la zone frontalière du lac Tchad : » EIAO : L’État islamique en Afrique de l›Ouest; et » JAS : Groupe Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’adati wal-Jihad (Groupe sunnite pour la prédication et le djihad), communément appelé « Boko Haram ».
PRÉPONDÉRANCE D’ARMES VIEILLES DE PLUSIEURS DÉCENNIES
Comme illustré dans le Graphique 3, les groupes salafistes djihadistes opérant dans la zone du LiptakoGourma et la zone frontalière du lac Tchad utilisent généralement des fusils d’assaut datant de plusieurs décennies, produits en particulier dans les années 1960 et 1970. Les armes fabriquées récemment—celles produites et exportées dans la région après la chute du régime libyen en 2011—représentent une très faible proportion des armes documentées (voir l’Encadré 3). Bien que cette analyse semble indiquer, à première vue, que les salafistes djihadistes ont constitué leurs arsenaux de manière systématique sur plusieurs années—et que ces armes circulent illicitement dans la région depuis longtemps—certaines de ces armes datant de plusieurs décennies sont encore utilisées par les forces de sécurité de la région. Cela signifie que certains articles plus anciens ont pu être détournés de la garde étatique assez récemment. Contrairement aux armes répertoriées, plus de la moitié des munitions de petit calibre saisies auprès des salafistes djihadistes ont été fabriquées dans les dix années précédant leur récupération. Comme évoqué dans la première édition de cette série, une grande partie de ces munitions avait été fournies aux armées du Sahel central avant d’être détournée de leur garde (CAR, 2024).
ENCADRE 1 : BASE DE DONNÉES DE CAR SUR L’AFRIQUE DE L’OUEST
Entre 2015 et 2023, les enquêteurs de terrain de CAR ont documenté du matériel illicite saisi par les forces armées et de sécurité de huit pays d’Afrique de l’Ouest : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Niger, Nigeria et Sénégal. À ce jour, CAR a principalement documenté du matériel saisi en relation avec des groupes salafistes djihadistes dans trois de ces pays : le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Il s’agit également des pays d’Afrique de l’Ouest où CAR a documenté le plus grand échantillon de matériel illicite. Cette Perspective de la ligne de front ne prend en compte qu’une partie des armes que les forces de sécurité ont récupérées auprès des groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central entre les années 2014 et 2023, à savoir le matériel auquel les enquêteurs de terrain de CAR ont pu obtenir un accès officiel à des fins d’inventaire.7 L’accès de CAR au matériel saisi varie en fonction des pays où l’organisation opère. Par exemple, en fonction de la faisabilité logistique et de la nature de ses partenariats avec les autorités nationales. En outre, une partie du matériel saisi lors d’opérations antiterroristes ou d’affrontements armés entre les forces de défense et les groupes salafistes djihadistes est soit détruit sur place après avoir été récupéré, soit redistribué pour équiper les troupes au front, plutôt que d’être systématiquement transféré aux autorités judiciaires ou d’enquête. Par conséquent, cette publication ne constitue pas une analyse définitive. En revanche, elle fournit la première analyse régionale fondée sur les données empiriques recueillies au cours d’une décennie de travail de terrain.
ENCADRE 2 : LES GROUPES SALAFISTES DJIHADISTES EN CONFLIT DANS LE SAHEL CENTRAL Mosaïque d’affiliations changeantes, de nombreux groupes salafistes djihadistes sont issus de scissions et de divisions avec d’autres groupes de la région. Ils se retrouvent ainsi parfois en conflit direct et ouvert les uns avec les autres, bien que certains rivaux forment des alliances locales et à court terme. Dans la zone des trois frontières du Liptako-Gourma entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, les deux principaux groupes—le GSIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et l’EIS (L’État islamique au Sahel)—défendent des idéologies et des modèles de gouvernance différents. Le GSIM a été formé par la fusion de quatre groupes, dont Al-Mourabitoun et Ansar Dine, et maintient son allégeance à Al-Qaïda. L’EIS – dont le nom a évolué – s’est scindé d’Al-Mourabitoun en 2015 et constitue la branche sahélienne de l’État islamique transnational (ACLED, 2023). Tout en rivalisant pour imposer leurs modèles divergents de gouvernance économique, politique et religieuse, le GSIM et l’EIS se battent pour le contrôle des territoires, des populations et des ressources. Rien qu’en 2019 et 2020, des centaines de combattants ont été tués au cours de 125 affrontements entre les deux groupes (Thompson, 2021). Les deux principaux groupes actifs dans la zone frontalière du lac Tchad—l’EIAO (L’État islamique en Afrique de l’Ouest) et JAS (Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad)—sont également opposés. Les conflits entre l’EIAO et le JAS se sont intensifiés en raison de divergences concernant la gouvernance et le traitement des civils. Selon l’International Crisis Group, « L’EIAO et JAS ont perdu plus de combattants dans leurs affrontements mutuels depuis 2021 que dans des confrontations avec les armées étatiques » (ICG, 2024).
ENCADRE 3 : ARMES FABRIQUÉES APRÈS 2011
Sur les 726 armes saisies auprès des groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central et documentées par CAR, seules 34 ont été fabriquées après 2011. Cette date est significative dans le contexte des flux illicites d’armes dans la région, car elle correspond à la fois à la chute du régime de la Jamahiriya de Mouammar Kadhafi en Libye et aux premières phases du conflit ayant éclaté dans le nord du Mali en 2012—deux crises sécuritaires au cours desquelles de grandes quantités d’armes ont été détournées des stocks gouvernementaux. Les armes postérieures à 2011 représentent seulement 5 pour cent (20 armes) de l’échantillon de la zone du Liptako-Gourma et 4 pour cent (14 armes) de celui de la zone frontalière du lac Tchad. L’une de ces armes est un lance-roquettes ATGL-L2 portant le numéro de série KO 54 1080, fabriqué en Bulgarie en 2014 (voir Figure 1). CAR a tracé cet élément en coopération avec les autorités bulgares, qui ont confirmé que le lance-roquettes avait été exporté en 2015 en vertu d’un permis délivré la même année au bénéfice du Bureau du conseiller pour la sécurité nationale du Nigéria.11 Les forces nigériennes ont ensuite saisi cette arme en 2021 auprès de combattants locaux affiliés au JAS ou à l’EIAO dans la région de Diffa.
Séparément, les enquêteurs de CAR ont documenté un fusil de précision M91 portant le numéro de série 2242, fabriqué en Serbie par Zastava Arms en 2013 (voir Figure 2). Les forces internationales ont saisi le fusil auprès du GSIM au Mali en 2021, puis l’ont transféré aux forces armées maliennes. L’arme porte un marquage conforme aux dispositions de la Convention de la CEDEAO indiquant qu’elle a été importée pour dotation au sein des forces armées maliennes. Dans les deux cas, les États de la région avaient importé légalement ces armes, avant leur détournement vers le circuit illicite.
ACQUISITION D’ARMES LOCALISÉE ET OPPORTUNISTE
Les données de CAR montrent que les arsenaux des groupes salafistes djihadistes dans le Sahel central sont largement similaires à ceux d’autres acteurs illicites dans la région. L’homogénéité générale de l’échantillon collecté par CAR depuis 2015 suggère que les groupes salafistes djihadistes opèrent principalement sur les mêmes territoires que les autres utilisateurs illicites et puisent dans les mêmes sources d’approvisionnement. En tendant des embuscades aux patrouilles ou en s’attaquant aux postes isolés des forces de sécurité (acquisition opportuniste), et en exploitant la vulnérabilité d’un matériel facilement disponible dans leurs zones d’opération (acquisition localisée), les arsenaux de ces groupes tendent à refléter de plus en plus ceux des États dans lesquels ils opèrent (voir Encadré 4).
ENCADRE 4 : SIMILITUDES CONSTATÉES ENTRE LES ARMES DÉTENUES PAR LES GROUPES SALAFISTES DJIHADISTES ET CELLES DÉTENUES PAR LES FORCES ARMÉES ET DE SÉCURITÉ DES ÉTATS DANS LESQUELS ILS OPÈRENT.
Depuis 2015, CAR a documenté un total de 53 mitrailleuses récupérées auprès des groupes salafistes djihadistes. Parmi celles-ci, 22 ont été saisies dans la zone frontalière du lac Tchad et 31 dans la zone du Liptako-Gourma. Quatorze des 20 modèles de mitrailleuses documentés par CAR n’ont été observés que dans l’une ou l’autre de ces deux régions. CAR a pu établir que certains de ces modèles étaient auparavant sous la garde des forces étatiques opérant dans la même région. Dans la zone frontalière du lac Tchad, par exemple, CAR a documenté quatre mitrailleuses polyvalentes de la série HK21—une fabriquée en France et trois au Royaume-Uni—après leur saisie auprès de combattants affiliés à l’EIAO ou au JAS dans la région de Diffa, au sud-est du Niger (CAR, 2022 ; voir Figure 3). Ces quatre armes provenaient très probablement des stocks nationaux d’un ou plusieurs pays frontaliers du lac Tchad, et CAR a pu confirmer qu’au moins une mitrailleuse avait été précédemment en dotation auprès de la garde nationale du Nigeria.12 CAR n’a pas documenté de mitrailleuses modèle HK21 dans la zone du Liptako-Gourma. De même, dans la zone du Liptako-Gourma, CAR a documenté quatre mitrailleuses polyvalentes serbes M84 saisies après trois attaques salafistes djihadistes, dont au moins une menée par le GSIM. CAR a pu confirmer qu’au moins trois des mitrailleuses M84 avaient été exportées au Burkina Faso en 2012 et 2019.13 CAR n’a pas documenté de mitrailleuses M84 parmi les armes saisies dans la zone frontalière du lac Tchad. Ces deux exemples mettent en évidence les raisons pour lesquelles les arsenaux des groupes salafistes djihadistes peuvent refléter les arsenaux des forces nationales dans les pays et régions où ils opèrent. Ces observations soulignent également le caractère localisé et opportuniste des activités d’approvisionnement de ces groupes.
ARMES DÉTOURNÉES DE LA GARDE DES PAYS DANS LA RÉGION
Un cinquième des armes saisies en lien avec l’activité des salafistes djihadistes dans le Sahel central a vraisemblablement été détourné de la garde de huit États d’Afrique du Nord et de l’Ouest.14 Ce pourcentage est certainement sous-estimé de manière significative. Il souligne néanmoins le caractère opportuniste des méthodes d’approvisionnement des salafistes djihadistes, qui s’appuient régulièrement sur les stocks des pays où ils opèrent. Dans la zone du Liptako-Gourma, CAR a déterminé que 22 pour cent des armes saisies auprès de l’EIS, du GSIM et d’autres groupes salafistes djihadistes provenaient de la garde des pays de la région—Burkina Faso, Mali et Niger. CAR a également identifié des pertes d’armes provenant de la garde des autorités en Côte d’Ivoire et au Liberia, au sud de la zone du Liptako-Gourma, ainsi que des stocks libyens au nord-est.15 Les données de CAR sur la zone frontalière du lac Tchad montrent qu’au moins 18 pour cent des armes saisies auprès de l’EIAO et du JAS sont liées à des détournements d’armes tenues sous la garde du Tchad, du Niger et du Nigéria, les trois pays bordant le lac Tchad. De plus, un petit nombre d’armes a été détourné de la Libye, du Mali, et du Rwanda.16 CAR fonde son évaluation sur trois facteurs clés, qu’il faut chercher à trianguler autant que possible.
Ces facteurs sont les suivants :
- les réponses aux demandes officielles de traçage soumises aux fabricants et exportateurs d’armes identifiés ;
- les informations partagées par les partenaires nationaux ;
- l’analyse des codes de marquages des armes.
CAR a observé ces marquages le 10 février 2020 en documentant deux fusils d’assaut russes AK-103 de calibre 7,62 × 39 mm, produits en 2017 et portant les numéros de série 171153211 et 171167071.21 Les forces de sécurité burkinabè ont saisi ces armes auprès de combattants salafistes djihadistes présumés près de la ville de Dori, au Burkina Faso, entre décembre 2019 et février 2020. Dori se situe dans la région du Sahel au Burkina Faso, jouxtant la région de Gao, au centre du Mali. Ces deux régions constituent d’importantes zones d’opérations pour les groupes salafistes djihadistes actifs dans la zone du Liptako-Gourma. Les codes de marquage de la CEDEAO sur le côté droit de chaque boîte de culasse, indiquent que les armes ont été marquées lorsqu’elles appartenaient aux Forces armées maliennes (voir Figures 7 et 8). De manière similaire, le 22 mars 2022, les enquêteurs de CAR ont documenté le fusil d’assaut bulgare AR-M1F41 de calibre 7,62 × 39 mm, fabriqué en 2017 et portant le numéro de série KO 57 6251 (voir Figure 9).22 Le 15 juin 2021, les forces de sécurité maliennes ont saisi ce fusil auprès d’un combattant présumé de l’EIS dans les environs de Timétrine, dans la région de Kidal au Mali. Un marquage conforme à la convention de la CEDEAO est présent sur le côté droit de la boîte de culasse, arborant un logo de la CEDEAO ainsi que les lettres « NE-FAN », indiquant que l’arme a été marquée lorsqu’elle était sous la garde des Forces armées nigériennes, bien qu’aucun code n’identifie l’unité concernée.
CIRCULATION D’ARMES HÉRITÉES DE CONFLITS ANTÉRIEURS
La nature opportuniste de l’acquisition d’armes par les salafistes djihadistes dans le Sahel central se manifeste également par la présence dans leurs arsenaux d’armes héritées de conflits antérieurs. Ces armes continuent de circuler dans la région au-delà de leur utilisateur initial bien après la fin des conflits auxquels elles étaient associées, et en dépit du fait que les contextes et dynamiques politiques ayant initialement permis leur approvisionnement aient changé ou se soient atténués. Les salafistes djihadistes acquièrent généralement ces armes héritées de conflits antérieurs sur des marchés illicites, plutôt que par détournement direct auprès d’utilisateurs finaux autorisés. Utilisateurs initiaux Parmi les armes répertoriées par CAR dans le Sahel central figurent 26 fusils d’assaut Modèle 89-1 de calibre 7,62 × 39 mm saisis auprès de différents acteurs illicites au Niger. Ces fusils, fabriqués en 2001 par l’Entreprise de Construction Mécanique Khenchela en Algérie, portent tous des numéros de série d’un format de huit chiffres, débutant par « 0101 ». CAR a documenté 20 de ces fusils à Agadez après leur saisie en 2022 dans une cache d’armes appartenant au Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ), un groupe insurgé désormais dissous. Ce groupe était actif au Niger entre 2007 et 2009, mais non affilié au salafisme djihadiste. Les six fusils restants ont été saisis entre 2014 et 2019 dans des circonstances inconnues, auprès de combattants affiliés à l’EIAO ou au JAS dans la zone frontalière du lac Tchad.23 CAR estime qu’il est probable que les 26 fusils étaient précédemment sous la garde d’un seul État de la région, hypothèse étayée par l’absence de documentation d’autres fusils Modèle 89-1 dans la région. Dynamiques de conflit La chute de la Jamahiriya libyenne en 2011 a entraîné des flux importants de matériel à travers le Sahel central (CAR, 2016 ; 2022 ; voir Encadré 5). Cependant, cet effondrement a joué un rôle mineur dans la capacité des groupes salafistes djihadistes, tels que le GSIM, JAS et ceux affiliés à l’État islamique, à constituer leurs arsenaux. Seulement 7 pour cent des armes salafistes djihadistes répertoriées par CAR proviennent des stocks de la Jamahiriya. En outre, CAR n’a trouvé aucune preuve indiquant que les groupes salafistes djihadistes du Sahel central s’appuient systématiquement sur des sources d’approvisionnement à longue portée, y compris depuis la Libye. Les armes issues des stocks de la Jamahiriya présentes dans les arsenaux des groupes salafistes djihadistes proviennent vraisemblablement de marchés clandestins locaux.
GÉOGRAPHIE PLUTÔT QU’IDÉOLOGIE: COMPRENDRE LA DISTRIBUTION DES ARMES
L’analyse de CAR sur la répartition de séries et sous-séries spécifiques d’armes indique que la géographie—plutôt que l’idéologie ou l’allégeance—détermine la manière dont les différents groupes salafistes djihadistes du Sahel central accèdent à ces armes. Les groupes rivaux opérant sur un même territoire, tels que le GSIM et l’EIS, ont tendance à disposer d’arsenaux similaires. En revanche, l’EIS (actif dans la zone du Liptako-Gourma) et l’EIAO (dans la zone frontalière du lac Tchad) disposent d’armes appartenant à des séries et des sous-séries différentes, bien qu’ils soient idéologiquement affiliés. Il est crucial de noter qu’aucune preuve significative ne démontre que ces groupes liés partagent ou redistribuent systémiquement leurs armes ; chacun reste, pour l’instant, isolé dans le territoire qu’il cherche à contrôler.
L’analyse met en lumière trois dynamiques spécifiques:
- Une fois acquises par les groupes salafistes djihadistes, les armes tendent à rester sous leur contrôle étroit et ne sont généralement pas redistribuées au-delà du groupe lui-même.
- Il existe peu de preuves que des groupes salafistes djihadistes idéologiquement alignés opérant dans des régions différentes—comme les deux affiliés de l’État islamique, l’EIS et l’EIAO—échangent des armes entre eux.
- Dans certains cas, des groupes rivaux engagés dans un conflit actif—tels que le GSIM et l’EIS dans la zone du Liptako-Gourma—ont utilisé des armes de la même série, indiquant qu’ils s’appuient sur des mécanismes d’approvisionnement similaires.