SADDAM HAFTAR/ FRONT DE L’AZAWAD : Une délégation du FLA arrive à Benghazi

SADDAM HAFTAR/ FRONT DE L’AZAWAD : Une délégation du FLA arrive à Benghazi

Une nouvelle séquence géopolitique se dessine entre le sud et l’est de la Libye et le nord du Mali. Une délégation du Front de libération de l’Azawad (FLA) est arrivée en Libye et doit se rendre de Sebha à Benghazi, où elle est appelée à rencontrer des responsables du camp du maréchal Khalifa Haftar, notamment son fils Saddam Haftar. Cette visite intervient quelques semaines après la libération de deux combattants russes détenus depuis juillet 2024 par les mouvements de l’Azawad. Au-delà de l’épisode des otages, c’est désormais la question d’un éventuel rapprochement entre le FLA et le camp Haftar qui se pose.

La présence d’une délégation du Front de libération de l’Azawad en Libye pourrait ouvrir une nouvelle page dans les relations entre les acteurs touaregs du nord du Mali et les autorités militaires de l’est libyen.

Selon les informations recueillies, la délégation azawadienne, après une étape dans le sud libyen, notamment dans la région de Sebha, doit poursuivre son déplacement vers Benghazi. La capitale de la Cyrénaïque constitue le principal centre politique et militaire du camp dirigé par le maréchal Khalifa Haftar.

Cette visite intervient dans un contexte particulièrement sensible. Elle survient quelques semaines après la libération de deux combattants russes capturés lors des combats de Tinzaouatène, en juillet 2024. Des sources concordantes ont rapporté que Saddam Haftar avait joué un rôle central dans les négociations ayant conduit à leur libération et à leur transfert vers la Libye.

Les deux Russes avaient été capturés lors de la bataille de Tinzaouatène, dans le nord du Mali, alors qu’ils combattaient aux côtés des forces maliennes et de combattants russes de Wagner. Leur détention avait duré plus de deux ans.

Leur libération, intervenue en août 2026, a été présentée par plusieurs sources comme le résultat d’une médiation impliquant le camp de l’est libyen. Selon African Perceptions, Saddam Haftar, commandant en second des forces de l’est de la Libye, aurait joué un rôle central dans le processus. Les deux Russes auraient ensuite été transférés en Libye avant leur retour en Russie.

C’est précisément autour de cet épisode que pourrait s’être noué un nouveau canal de communication entre le FLA et le camp Haftar.

Selon des informations recueillies auprès de sources proches du dossier, le FLA aurait accepté la libération des deux Russes dans le cadre d’une demande relayée par les Haftar. Cette information n’a toutefois pas fait l’objet d’une confirmation officielle publique du FLA, du camp Haftar ou des autorités russes.

La question qui se pose désormais est celle de la contrepartie politique et sécuritaire de cette médiation.

Dans les milieux proches du dossier, la visite de la délégation azawadienne à Benghazi est interprétée comme une volonté de consolider les relations ouvertes autour de la question des prisonniers russes.

Le FLA espérerait notamment obtenir, en retour, un soutien politique et éventuellement logistique de la part du camp Haftar.

Il ne s’agit pas, à ce stade, de parler d’une alliance formellement annoncée. Aucun accord public établissant une alliance militaire ou politique entre le FLA et les forces de Khalifa Haftar n’a été rendu public.

Mais plusieurs éléments nourrissent l’hypothèse d’un rapprochement.

D’abord, le rôle attribué à Saddam Haftar dans les négociations ayant abouti à la libération des deux Russes. Ensuite, les liens anciens entre la Libye orientale, la Russie et les réseaux sahéliens. Enfin, l’existence de liens historiques, tribaux et sociaux entre les populations touarègues de Libye et celles du nord du Mali.

Selon nos informations, le camp Haftar serait disposé à soutenir le FLA, même si la nature, l’ampleur et les modalités d’un tel soutien restent à déterminer.

Une telle évolution serait évidemment suivie de très près par Bamako, mais également par Moscou, Alger, Niamey et les autres capitales directement concernées par la crise du Sahel.

Le choix de Benghazi n’est pas anodin.

La ville est le centre de gravité du pouvoir de Khalifa Haftar dans l’est de la Libye. C’est également depuis cette région que se déploie une partie importante des réseaux militaires, sécuritaires et tribaux qui relient la Libye au Sahel.

Une source citée par African Perceptions avait déjà fait état d’une visite discrète de représentants du FLA à Awbari et Benghazi dans le cadre des négociations concernant les deux prisonniers russes. Cette source soulignait l’importance d’Awbari, située dans le sud-ouest libyen, en raison de ses réseaux tribaux, sociaux et commerciaux qui s’étendent vers le nord du Mali, le Niger et l’Algérie.

Le déplacement actuel pourrait donc être davantage qu’une simple visite de courtoisie.

Il pourrait correspondre à la volonté des deux parties de transformer un contact ponctuel autour d’un dossier humanitaire et sécuritaire en un canal politique plus structuré.

L’autre dimension importante de cette affaire concerne la Russie.

Le maréchal Khalifa Haftar entretient depuis plusieurs années des relations étroites avec Moscou. Cette proximité s’est encore illustrée en mai 2025 lorsque le chef de l’Armée nationale libyenne s’est rendu en Russie à l’occasion des cérémonies du 80e anniversaire de la Victoire.

Le 9 mai 2025, Haftar figurait parmi les personnalités étrangères présentes à Moscou pour les célébrations de la Victoire. Durant son séjour, il a rencontré le président Vladimir Poutine ainsi que plusieurs hauts responsables russes.

Il a également rencontré Sergueï Choïgou alors secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, fonction qu’il occupait depuis mai 2024.

Les discussions Haftar-Moscou ont notamment porté sur la coopération militaire et sécuritaire ainsi que sur la stabilité régionale. Des sources spécialisées décrivent depuis plusieurs années la Russie comme un partenaire important du camp Haftar.

Cette relation donne forcément une dimension particulière à l’épisode des deux Russes libérés par le FLA.

Créé le 30 novembre 2024 après la dissolution du Cadre stratégique permanent, le Front de libération de l’Azawad rassemble plusieurs composantes issues notamment du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), ainsi que des factions du Mouvement arabe de l’Azawad et du GATIA.

Sa revendication va au-delà de l'ancien cadre de l'accord d'Alger : le mouvement revendique l'autodétermination de l'Azawad et, selon plusieurs sources, l'objectif d'un État indépendant dans le nord du Mali.

L'Azawad correspond à l'espace saharien et sahélien du nord du Mali revendiqué historiquement par les mouvements touaregs et arabes. En 2012, le MNLA avait déjà proclamé l'indépendance de ce territoire avant de perdre rapidement le contrôle de plusieurs zones au profit de groupes islamistes.

Le FLA constitue donc la nouvelle expression politico-militaire de cette revendication indépendantiste.

En avril 2026, le mouvement a participé à une vaste offensive dans le nord du Mali et a revendiqué la prise de Kidal. Des affrontements et opérations impliquant le FLA se sont ensuite poursuivis dans plusieurs régions maliennes.

Pour comprendre la dimension libyenne de cette nouvelle séquence, il faut également revenir sur l'histoire des Touaregs de la région.

Les communautés touarègues ne s'arrêtent pas aux frontières héritées de la colonisation. Les espaces touaregs s'étendent historiquement du nord du Mali au sud de la Libye, en passant par le Niger et l'Algérie.

La Libye de Mouammar Kadhafi a notamment constitué, pendant plusieurs décennies, un espace d'accueil, de formation et d'emploi pour des Touaregs originaires du Mali et du Niger.

Certains Touaregs maliens avaient ainsi vécu ou servi en Libye sous le régime de Kadhafi. Une partie d'entre eux retourna ensuite dans le Sahel au début des années 2010, notamment après la chute du régime libyen, avec une expérience militaire et un accès à des équipements qui allaient contribuer à modifier profondément le rapport de forces dans le nord du Mali.

La BBC rappelle notamment que le MNLA, ancêtre politique et militaire d'une partie du FLA, comptait des Touaregs ayant auparavant trouvé refuge en Libye et combattu aux côtés de Kadhafi.

Ces circulations humaines expliquent en partie la persistance de réseaux familiaux, tribaux et économiques entre le Fezzan libyen et le nord du Mali.

L'étape de Sebha revêt donc elle aussi une importance particulière.

Le Fezzan constitue une zone de contact entre la Libye, le Niger, l'Algérie et les espaces sahariens du Mali. Les routes commerciales, les liens tribaux et les mouvements de populations ont longtemps fait de cette région un carrefour entre l'Afrique du Nord et le Sahel.

Pour une organisation comme le FLA, dont le théâtre d'opérations se situe dans le nord du Mali, le sud libyen représente naturellement un espace stratégique.

Pour le camp Haftar, les contacts avec des acteurs du Sahel peuvent également servir ses propres intérêts sécuritaires et géopolitiques, notamment dans la surveillance des frontières méridionales de la Libye.

La rencontre annoncée à Benghazi pourrait ainsi constituer le début d'une nouvelle relation entre deux acteurs séparés par des frontières mais réunis par des intérêts géopolitiques convergents.

D'un côté, le FLA cherche des soutiens extérieurs alors que son projet indépendantiste l'oppose directement aux autorités de Bamako.

De l'autre, le camp Haftar cherche à consolider son influence dans le sud libyen et à maintenir des réseaux de communication avec les acteurs militaires et tribaux du Sahel.

L'épisode des deux Russes pourrait avoir servi de point de contact.

Il reste désormais à savoir jusqu'où ira cette relation.

La question essentielle sera celle de la nature du soutien éventuellement accordé au FLA : médiation politique, appui diplomatique, facilitation logistique, coopération sécuritaire ou simple ouverture d'un canal de dialogue.

Pour l'heure, aucune annonce officielle ne permet d'affirmer qu'un accord militaire a été conclu.

Mais la chronologie est suffisamment significative pour attirer l'attention : libération de deux Russes détenus par le FLA, médiation attribuée à Saddam Haftar, transfert des prisonniers vers la Libye, puis déplacement d'une délégation azawadienne vers le territoire contrôlé par le camp Haftar.

Si ces contacts débouchent effectivement sur un soutien structuré au FLA, la portée de l'affaire dépassera largement la relation entre Benghazi et les indépendantistes de l'Azawad.

Elle pourrait toucher directement aux équilibres entre la Libye, le Mali et la Russie et ouvrir un nouveau chapitre de la compétition géopolitique au Sahara-Sahel.

Michel DIOUF