Sahara occidental : après la MINURSO, le temps du politique

En octobre 2026, l’ONU pourrait tourner la page d’une mission née en 1991. Derrière l’avenir de la MINURSO se joue surtout la recomposition du conflit et l’émergence de nouvelles voix sahraouies.
Depuis trente-cinq ans, la MINURSO incarne au Sahara occidental un paradoxe que la diplomatie internationale a fini par banaliser. Créée en 1991 pour accompagner un cessez-le-feu et préparer un référendum d’autodétermination, elle continue d’exister alors que le référendum n’a jamais été organisé et que le cessez-le-feu a été rompu en novembre 2020.
En octobre 2026, le Conseil de sécurité pourrait être contraint de regarder cette contradiction en face.
La question ne sera plus seulement celle du renouvellement annuel de la mission. Elle sera celle de sa raison d’être.
La résolution 2797, adoptée en octobre 2025, a demandé au secrétaire général de procéder à une revue stratégique de l’avenir de la MINURSO et a placé le processus politique au cœur de la recherche d’une solution. Le prochain renouvellement pourrait ainsi ouvrir une transition plutôt que reconduire mécaniquement le statu quo.
Trois options sont envisageables : maintenir, transformer ou supprimer.
Mais entre ces trois possibilités, une quatrième réalité s’impose déjà : le conflit lui-même n’est plus celui de 1991.
Le poids du passé
La MINURSO appartient à une époque où la communauté internationale pensait encore pouvoir régler le conflit à travers une séquence relativement linéaire : cessez-le-feu, identification des électeurs, référendum, règlement.
Cette mécanique s’est progressivement enrayée.
Les désaccords sur le corps électoral ont paralysé le processus. Les négociations ont alterné périodes d’immobilisme et tentatives de relance. Puis, en novembre 2020, la reprise des hostilités a définitivement éloigné le dossier de l’architecture imaginée trois décennies auparavant.
Pourtant, la mission est restée.
Ce maintien peut se comprendre : une présence internationale, même limitée, constitue un canal de communication et un facteur de retenue.
Mais il révèle également une difficulté classique des opérations internationales : les missions
survivent parfois aux conditions politiques qui avaient justifié leur création.
C’est précisément cette situation que la revue stratégique voulue par le Conseil de sécurité pourrait remettre en question.
Transformer plutôt que disparaître
La suppression pure et simple de la MINURSO serait spectaculaire, mais politiquement risquée.
Qui assurerait les fonctions de liaison ? Qui contribuerait à prévenir les incidents ? Quel mécanisme international remplacerait la présence actuelle ? Et surtout, comment éviter qu’un retrait de l’ONU soit interprété comme un désengagement international du dossier ?
Le maintien intégral du dispositif n’est guère plus satisfaisant.
La solution la plus vraisemblable pourrait donc se situer entre les deux : une transformation progressive.
La composante militaire pourrait être réduite. Les fonctions politiques et de prévention seraient renforcées. La mission travaillerait davantage avec l’Envoyé personnel du secrétaire général et deviendrait un instrument d’accompagnement du processus politique.
Une telle évolution pourrait conduire à un nouveau nom.
MINAPSO : un nouveau sigle pour une nouvelle mission ?
À titre prospectif, l’appellation Mission des Nations unies pour l’appui au processus politique au Sahara occidental — MINAPSO serait particulièrement adaptée à cette nouvelle architecture.
Le choix du nom aurait son importance.
« Référendum » disparaîtrait de l’intitulé.
« Appui au processus politique » deviendrait le cœur de la mission.
Il ne s’agirait pas de préjuger du résultat des négociations, mais de reconnaître que le rôle de l’ONU ne serait plus de faire fonctionner indéfiniment une mécanique institutionnelle conçue en 1991.
La transformation du nom symboliserait alors la transformation du mandat.
Le Maroc : consolider le nouveau cadre
Pour Rabat, la réforme pourrait être l’occasion de consolider le déplacement du dossier vers une logique politique.
Le Maroc n’aurait pas nécessairement intérêt à provoquer la disparition complète de l’ONU. Une présence internationale réduite mais politiquement active peut constituer un instrument de stabilisation.
Son objectif serait plutôt de faire en sorte que la
nouvelle architecture ne réinstalle pas les paramètres du règlement de 1991, mais accompagne la recherche d’une solution politique réaliste.
Dans cette perspective, le véritable enjeu serait moins la disparition de la MINURSO que la disparition de son ancienne fonction politique.
Le Polisario : le risque de perdre un monopole
Pour le Front Polisario, la transformation serait autrement plus problématique.
La MINURSO demeure liée à un cadre institutionnel dans lequel le référendum constitue le point de référence historique. Sa transformation réduirait mécaniquement la centralité de ce cadre.
Mais un autre phénomène pourrait être plus important encore : l’apparition de nouvelles voix
sahraouies.
Pendant des décennies, la scène internationale a largement reposé sur la représentation du Polisario comme interlocuteur central des revendications sahraouies.
Cette situation commence à être contestée.
Le MSP et la pluralisation de la voix sahraouie
Le Mouvement sahraoui pour la paix (MSP) cherche précisément à occuper cet espace.
Le mouvement affirme défendre une approche fondée sur la négociation, la désescalade et la recherche d’une solution politique. Il se présente comme une alternative au choix entre l’indépendance et la poursuite indéfinie du conflit armé.
Son apparition ne signifie évidemment pas que le MSP dispose déjà d’une représentativité
comparable à celle du Polisario.
Mais ce serait une erreur de réduire son existence à une simple querelle interne.
Son intérêt politique est ailleurs : il introduit l’idée que la société sahraouie pourrait être traversée par plusieurs sensibilités et que la représentation des Sahraouis ne saurait nécessairement être figée dans une seule structure politique.
Cette évolution pourrait devenir particulièrement importante si l’ONU entreprend de reconstruire son dispositif autour du dialogue politique.
Car une mission consacrée à la négociation devra inévitablement réfléchir à la diversité des interlocuteurs susceptibles de participer à cette négociation.
Une question que l’ONU ne pourra plus éviter
Le changement de mandat de la MINURSO poserait donc une question fondamentale :
qui doit être entendu lorsque l’on parle au nom des Sahraouis ?
Le Polisario demeure un acteur incontournable du conflit. Mais l’émergence de mouvements comme le MSP suggère qu’une partie du débat pourrait désormais porter sur la pluralité de la représentation sahraouie.
Cette question dépasse largement le seul cas du MSP.
Elle concerne les générations qui n’ont pas connu la guerre de 1975, les populations des camps, les habitants du Sahara occidental administré par le Maroc, la diaspora et les différents courants politiques qui se réclament de la cause sahraouie.
Une solution durable devra tôt ou tard répondre à cette diversité.
Alger : le changement de paradigme
L’Algérie serait directement concernée par cette nouvelle architecture.
Le dossier saharien constitue depuis des décennies l’un des principaux points de tension avec le Maroc. Une transformation de la MINURSO pourrait déplacer le centre de gravité du débat : moins de référence au dispositif de 1991, davantage de pression en faveur d’une négociation politique.
Alger devrait alors arbitrer entre la préservation de ses positions traditionnelles et son implication dans une nouvelle dynamique diplomatique.
La question ne serait plus seulement celle du statut du Sahara occidental.
Elle deviendrait aussi celle de l’avenir de l’équilibre stratégique du Maghreb.
La Mauritanie : la géographie impose
la prudence
Pour Nouakchott, le calcul est plus immédiat.
La Mauritanie se trouve au contact direct du théâtre du conflit et demeure particulièrement exposée aux conséquences d’une nouvelle escalade.
Elle pourrait donc accepter une transformation de la présence onusienne, mais difficilement un retrait sans mécanisme de substitution.
Son intérêt est clair : conserver des canaux de communication, prévenir les incidents et empêcher que le conflit ne se rapproche davantage de son espace sécuritaire.
Pour la Mauritanie, le changement de MINURSO ne devrait donc pas signifier la fin de la présence internationale, mais une présence internationale différente.
Washington et le nouveau rapport de
forces
Le rôle des États-Unis sera déterminant.
La résolution 2797 a déjà illustré l’évolution du rapport de forces diplomatique autour du dossier. La nouvelle administration américaine pourrait chercher à accélérer une solution politique et à éviter que le conflit du Sahara occidental ne demeure indéfiniment un facteur de blocage des relations maghrébines.
Dans cette perspective, une mission onusienne transformée pourrait devenir un outil utile : suffisamment présente pour prévenir les crises, mais suffisamment légère pour ne pas reproduire indéfiniment le modèle de 1991.
La véritable rupture
Il serait pourtant réducteur de présenter octobre 2026 comme un simple débat technique sur l’avenir d’une mission.
Le véritable enjeu est beaucoup plus large.
Pendant trois décennies, le conflit a été enfermé dans une architecture relativement stable : Maroc, Polisario, Algérie, Nations unies.
Cette architecture est désormais soumise à plusieurs forces de transformation : nouvelle réalité militaire, évolution des positions internationales, crise du processus traditionnel de négociation et apparition de nouvelles voix sahraouies.
Le MSP participe à cette dernière évolution.
Il ne constitue pas nécessairement la solution.
Mais il constitue un symptôme du changement.
Et c’est peut-être ce changement qui rend désormais possible une nouvelle architecture diplomatique.
Après la MINURSO, le politique En définitive, octobre 2026 pourrait déboucher
sur un compromis : renouveler temporairement la mission, réduire progressivement son dispositif militaire, renforcer son rôle politique et préparer une nouvelle structure.
La MINURSO pourrait alors disparaître non pas parce que l’ONU abandonnerait le Sahara occidental, mais parce que son ancien mandat aurait cessé d’être le meilleur instrument de sa présence.
Une future MINAPSO — si cette appellation devait être retenue — aurait une vocation différente : prévenir, rapprocher, accompagner et faciliter.
Mais cette transformation ne produira un résultat politique que si elle s’accompagne d’une transformation des acteurs.
Le Maroc devra consolider son offre politique. Le Polisario devra mesurer le coût d’un refus permanent de toute adaptation. L’Algérie devra décider si elle veut rester un acteur du blocage ou devenir un acteur du compromis. La Mauritanie devra défendre son intérêt premier : la stabilité.
Et les Sahraouis eux-mêmes devront être davantage présents dans cette équation.
Car la question qui pourrait émerger après la MINURSO n’est pas seulement celle du statut du territoire. Elle est celle de la capacité des Sahraouis à participer, dans leur diversité, à la définition de leur propre avenir.
C’est là que réside peut-être la véritable rupture de 2026.
La fin de la MINURSO historique ne signifierait pas nécessairement la fin de l’engagement des Nations unies.
Elle pourrait signifier quelque chose de plus important :
la fin d’un cadre diplomatique conçu pour gérer l’attente, et le début d’un cadre destiné à organiser la sortie du conflit.
Le Sahara occidental entrerait alors dans une phase où la paix ne se mesurerait plus à la seule absence d’une guerre ouverte, mais à la capacité des acteurs à construire un compromis accepté, négocié et politiquement soutenable.
Après trente-cinq ans d’attente, l’enjeu ne serait donc plus de préserver le statu quo. Il serait de savoir qui aura le courage politique de lui survivre.
Par Hamoud Ghaillani