SECURITE : Routes et conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest

SECURITE : Routes et conflits en Afrique du Nord et de l’Ouest

Ce rapport explore la relation entre les systèmes de transport et les dynamiques de conflit en Afrique du Nord et de l’Ouest sur 24 ans. Routes, chemins de fer et ports sont indispensables pour le développement économique et la circulation des biens et des personnes qui forment un des socles de la construction régionale. De part ce rôle, ils constituent également des cibles fréquentes d’attaques et de conflits. Depuis la fin des années 2000, les violences liées aux infrastructures de transport augmentent fortement en Afrique de l’Ouest, sous l’effet des insurrections jihadistes et des rébellions. Une tendance similaire est observée en Afrique du Nord après la Première guerre civile libyenne en 2011.

Le rapport met en lumière cette double dynamique des infrastructures vecteur essentiel de la vie quotidienne et une cible stratégique d’attaques. Si en moyenne, 70% des incidents violents et 65% des victimes s’inscrivent dans un rayon d’un kilomètre d’une route, de fortes disparités spatiales s’observent en Afrique du Nord et de l’Ouest. Embuscades, enlèvements, violences à distance, blocus et destruction d’infrastructures sont intenses dans le Sahel central, le bassin du lac Tchad et plus récemment l’ouest du Cameroun. Comme les systèmes de transport sont profondément liés à la stabilité sociale, économique et politique, relever ces défis nécessite une compréhension et des approches plus intégrées et multi-échelles. Renforcer les réseaux de transport est clé pour le développement des territoires et la cohésion nationale et régionale dans un contexte de complexification des dynamiques d’insécurité et de risque de fragmentation des territoires et des institutions.

Au cours des 24 dernières années, les systèmes de transport en Afrique du Nord et de l'Ouest sont devenus à la fois un atout stratégique et un champ de bataille contesté. Depuis la fin des années 2000, la violence ciblant les infrastructures de transport s'est intensifiée, sous l’effet des insurrections jihadistes et des rébellions en Afrique de l'Ouest et à la suite de la Première guerre civile libyenne en Afrique du Nord. Ce rapport, intitulé « Routes et conflits en Afrique du Nord et de l'Ouest », examine les liens entre les infrastructures de transport et la violence, en montrant comment ces systèmes sont profondément liés à la stabilité sociale, économique et politique. S'appuyant sur l'engagement de l'OCDE/CSAO en faveur d'analyses à plusieurs échelles, il propose un examen complet de ces dynamiques sur 24 ans dans 21 pays, en s'appuyant sur plus de 70 000 événements violents et 230 000 décès issus du projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data).

Les infrastructures de transport sont à la fois un atout stratégique et une cible

Les infrastructures de transport jouent un double rôle dans les conflits de la région : elles soutiennent la gouvernance, l'activité économique et l'autorité de l'État, tout en constituant une cible fréquente pour les acteurs violents non étatiques. Les routes, les chemins de fer et les corridors de transport permettent aux gouvernements de déployer des troupes, de fournir des services et de maintenir le contrôle. Pourtant, ces mêmes réseaux sont exploités par des acteurs violents pour perturber la gouvernance, déstabiliser des régions et isoler des communautés. En Afrique du Nord, des réseaux de transport plus denses et mieux entretenus renforcent la souveraineté des États en limitant les points d'appui des insurgés. En revanche, les pays d'Afrique de l'Ouest sont confrontés à des défis de taille, où l'insuffisance des infrastructures laisse des brèches que les insurgés peuvent exploiter en recourant à des tactiques mobiles et agiles.

La violence se concentre près des routes

Environ 70 % des événements violents et 65 % des décès en Afrique du Nord et de l'Ouest se produisent à moins d'un kilomètre d'une route. Cette tendance s'applique à tous les types de routes, mais elle est plus prononcée à proximité des autoroutes et des routes principales. Les conséquences sont les plus graves dans le Sahel central, le bassin du lac Tchad et l'ouest du Cameroun, où les réseaux clairsemés et le mauvais état des routes rendent les infrastructures de transport très vulnérables aux attaques. Les civils sont particulièrement exposés aux conséquences de la violence ciblant les routes, avec des embuscades, des enlèvements et des barrages.

Une évolution vers la violence à distance

En Afrique de l'Ouest, les insurgés déplacent de plus en plus leurs opérations vers les zones reculées et les petits centres urbains, déstabilisant ainsi les régions rurales et étendant leur influence. Cette tendance se traduit par une diminution de la proportion d'événements violents se produisant à moins d'un kilomètre d'une route, passant de 86 % en 2011 à 61 % en 2023. En Afrique du Nord, cependant, plus de 80 % des événements violents se produisent toujours à proximité des routes, ce qui reflète la nature plus urbaine des conflits dans la région. Malgré cette tendance à l'éloignement de la violence en Afrique de l'Ouest, les routes conservent une importance stratégique, de nombreux points chauds se situant à moins quatre kilomètres des principaux axes de transport.

Les principaux axes de transport sont des points névralgiques de la violence

Les principaux corridors de transport dans les régions touchées par les conflits, telles que le Sahel central, le bassin du lac Tchad et l'ouest du Cameroun, sont devenus des épicentres de la violence. Ces routes, vitales pour le commerce et la connectivité, sont régulièrement prises pour cible, ce qui a pour conséquence de perturber le commerce, d'isoler les communautés et d'affaiblir l'autorité de l'État. Ces points chauds du conflit soulignent le double rôle des voies de transport, à la fois lignes de vie pour les communautés et champs de bataille critiques dans les conflits en cours. Leur importance stratégique souligne la nécessité urgente de coordonner les efforts pour protéger ces corridors et atténuer leur vulnérabilité à la violence.

La guerre mobile modifie la dynamique des conflits

Les groupes djihadistes s'appuient de plus en plus sur des motos et des véhicules légers pour naviguer sur des terrains difficiles et déjouer les forces de l'État, plus lentes et lourdement blindées. Cette mobilité tactique permet aux insurgés d'exploiter les faiblesses des réseaux de transport, de tendre des embuscades sur les itinéraires clés et d'échapper aux ripostes militaires. À l'inverse, la dépendance des forces de l'État à l'égard de bases fixes et d'itinéraires de transport prévisibles les rend vulnérables à des tactiques très mobiles.

Les conclusions de ce rapport soulignent le rôle essentiel des infrastructures de transport dans la dynamique des conflits et la promotion de la stabilité en Afrique du Nord et de l'Ouest. Le renforcement de la sécurité et de la résilience nécessite des stratégies qui donnent la priorité aux investissements dans des réseaux de transport robustes, à la protection des populations civiles et au soutien ciblé des régions périphériques. Une approche holistique, qui combine des mesures de sécurité avec le développement des infrastructures, la coopération transfrontalière et l'intégration économique, est essentielle pour remédier aux vulnérabilités et libérer le potentiel des systèmes de transport. Cela permettrait de favoriser la stabilité et le développement durable dans les zones touchées par les conflits.

Ce besoin est d'autant plus urgent que les conflits continuent de s'étendre à des pays côtiers comme le Bénin, la Côte d'Ivoire, le Ghana et le Togo. Comme le montre le rapport, une fois que les conflits s'installent, ils ont tendance à persister et à renforcer l'instabilité au fil du temps. Ces tendances soulignent l'importance cruciale d'efforts régionaux coordonnés pour préserver les infrastructures de transport, remédier aux vulnérabilités systémiques et s'attaquer aux facteurs sous-jacents de l'instabilité. Ce faisant, la région peut jeter les bases d'une paix et d'une prospérité durables.

Les infrastructures de transport nécessitent une approche systématique permettant de déter miner leur rôle dans les conflits armés d’Afrique du Nord et de l’Ouest. C’est dans cette optique que ce rapport analyse les liens entre infrastructures de transport et violence politique. Il montre comment les rivalités pour le contrôle des infra structures de transport entre acteurs étatiques et non étatiques produisent tout un ensemble de dynamiques de violence.

La manière dont ces dynamiques affectent les zones et les populations locales au cours des 24 dernières années est étudiée à plusieurs échelles. Toutes les infrastructures de transport sont étudiées mais une attention plus particulière est prêtée au réseau routier qui, en l’absence de bonnes liaisons aériennes, ferroviaires ou maritimes, est de loin le type d’infrastructure de transport le plus utilisé. Il explore trois questions : Existe-t-il une plus forte concentration des conflits armés à proximité des infrastructures de transport ? Cette concentration a-t-elle augmenté au fil du temps ? Quelles sont les zones les plus touchées par les violences ciblant ces infrastructures ? Les violences se concentrent à proximité des axes routiers Le rapport examine en premier lieu si la concentration des violences est plus forte à proximité des infrastructures de transport ou, en d’autres termes, si les zones proches des axes de transport sont plus violentes que les autres. L’analyse de 70 315 événements violents et 233 850 victimes issus du projet « Armed Conflict Location and Event Data » (ACLED, 2024) confirme que la proximité des infrastructures de transport est un facteur prédictif important de la prévalence des violences dans la région. De janvier 2000 à juin 2024, 72 % des combats, 77 % des violences perpétrées à distance et 66 % des violences contre les civils se sont produits dans un rayon d’un kilomètre d’une route.

Un lien systématique s’observe entre violences et infrastructures de transport, quel que soit le type d’incident. On recense davantage de combats, d’explosions/violences perpétrées à distance et de violences contre les civils à proximité des routes qu’ailleurs. Près de la moitié des attaques à l’aide d’engins explosifs improvisés (EEI) sont perpétrées dans un rayon de 100 mètres d’une route. Les violences contre les civils se produisent plus fréquemment à plus d’un kilomètre d’une route que les combats et les explosions, en raison de la localisation des zones d’habitation, en général à une certaine distance des routes dans les zones rurales. Le rapport souligne une forte diminution des violences à mesure que l’on s’éloigne des routes, tant au niveau local qu’à l’échelle de l’Afrique du Nord et de l’Ouest. Parmi les événements violents et les victimes répertoriés dans la région entre 2000 et 2024, 70 % et 65 % le sont dans un rayon d’un kilomètre d’une route. Ces proportions atteignent 91 % et 88 % dans un rayon de 5 km. Cette concentration des violences à proximité des routes est bien plus systématique que celle relevée à proximité des frontières et des villes (OCDE/ CSAO, 2022 ; 2023), qui montre des variations entre pays du Sahel et autres pays de la région. Le rapport pointe l’incidence clé des infra structures de transport sur les dynamiques spatiales de violence quelle que soit la nature du réseau routier.

Les événements violents ont tendance à se concentrer à proximité des infra structures de transport et diminuent fortement à mesure que l’on s’éloigne des routes, soient elles secondaires ou tertiaires. Trois quarts des incidents se produisent dans un rayon d’un kilomètre d’une autoroute ou d’une route principale, une proportion qui atteint 72 % pour les routes secondaires et 60 % pour celles tertiaires. Dans une région où les routes sont peu nombreuses et éloignées les unes des autres, rebelles et militants djihadistes adoptent des mobilité légères et polyvalentes, comme les motos, facilement utilisables en dehors des principaux axes de transport. Les forces gouvernementales, lourdement armées, sont quant à elles davantage limitées par les contraintes du réseau routier.

Les violences ciblant les infrastructures de transport augmentent

Le rapport étudie dans un second temps l’évolution de la géographie des violences en lien avec les infrastructures de transport au cours des 24 dernières années. Les zones à proximité de ces infrastructures sont-elles devenues plus 2018 2020 2022 un rayon d’un kilomètre d’une route, contre 81 % en 2010 et 90 % en 2000. Cette évolution témoigne de la ruralisation des conflits en Afrique de l’Ouest, avec des insurgés ciblant de plus en plus les zones rurales et les petites villes (OCDE/CSAO, 2023), et donc une augmentation de la proportion d’événements violents à distance des routes.

De manière plus générale, le rapport pointe l’évolution contrastée de la violence politique en Afrique du Nord et de l’Ouest ces 20 dernières années. Au nord du Sahara, elle atteint l’un de ses niveaux les plus bas depuis la fin de la deuxième guerre civile libyenne (Encadré 1.1). Si les tendances actuelles se maintiennent, moins de 200 événements violents et 220 victimes seraient observés en 2024 en Algérie, en Libye, au Maroc et en Tunisie, contre 1 540 événements violents et 3 650 victimes il y a 10 ans. Cette baisse spectaculaire concerne tous les types de violence, y compris les explosions et violences perpétrées à distance, qui avaient pourtant atteint des sommets juste avant la signature d’un cessez-le-feu permanent entre les deux gouvernements libyens en 2020. Les violences en Afrique du Nord se concentrent en majeure partie à proximité des zones urbaines et des principaux axes routiers.

L’évolution nord-africaine est en fort contraste avec celle observée en Afrique de l’Ouest, où la violence politique a fait près de 195 000 morts depuis le début de l’insurrection de Boko Haram en 2009. Ce bilan pourrait se porter à 28 000 victimes lors de 10 000 incidents pour la seule année 2024 si la situation continue de se détériorer au Burkina Faso, au Cameroun, au Mali, au Niger et au Nigéria, qui totalisent 94 % des événements violents recensés dans la région. Les violences contre les civils sont désormais le type d’événement violent le plus prévalent en Afrique de l’Ouest, avec plus de 5 000 incidents en 2024, contre 610 il y a 10 ans. La plupart des violences touchent les zones rurales et les petites villes isolées plutôt que les grandes agglomérations urbaines.

Certains axes routiers sont plus violents que d’autres

Le rapport s’intéresse enfin aux maillons du système de transport les plus touchés par les violences, en s’attachant à déterminer où se produisent les attaques les plus violentes contre ce type d’infrastructures. La géographie de ces attaques est très disparate, avec certaines régions fortement exposées comme l'ouest du Cameroun, le Nigéria et le centre du Mali, où les violences ciblant les infrastructures de transport prennent de multiples formes : attaques contre des convois, enlèvements, mines terrestres et engins explosifs improvisés, blocus de villes, ou encore destruction des infrastructures mêmes.

Les incidents impliquant des EEI apparais sent les plus étroitement liés au réseau routier. Une correspondance étroite s’observe également entre embuscades contre des convois et routes rurales, celles-ci offrant la possibilité d’attaquer les forces mobiles là où elles sont le plus vulnérables. De plus en plus exposées aux attaques des militants, les forces gouvernementales tendent à recourir encore davantage aux convois lourdement armés pour déplacer leurs troupes, protéger les commerçants le long des principaux axes de transport et escorter les civils fuyant les régions en conflit. Les enlèvements présentent le lien le plus complexe avec les infrastructures de mobilité. Ils se produisent en général le long des axes de transport, mais aussi dans les zones rurales, où les groupes djiha istes ont mis en place une économie prédatrice fondée sur le pillage et le rançonnement des civils, comme au nord du Cameroun. Extrait rapport OCDE