SENEGAL : Le naufragé de l'avenue Roume

SENEGAL : Le naufragé de l'avenue Roume

Élu pour incarner la rupture, Bassirou Diomaye Faye gouverne aujourd'hui seul : sans parti d'origine, sans majorité sûre, sans calendrier électoral, et sous programme du FMI. Anatomie d'un mandat qui a perdu son cap.

Il y a des présidences qui s'usent. Celle de Bassirou Diomaye Faye, elle, s'est défaite. En trente mois, l'homme qui avait fait rêver une génération est devenu le locataire solitaire d'un palais dont il ne contrôle plus grand-chose au-delà des grilles.

Rappelons d'où l'on part, parce que c'est là que gît le procès. Mars 2024 : sorti de prison dix jours plus tôt, inconnu du grand public, porté par un raz-de-marée, Diomaye Faye l'emporte dès le premier tour avec plus de 54 % des suffrages. Il n'a pas été élu sur un bilan, ni sur un carnet d'adresses. Il a été élu sur une promesse : le « changement de système ». Souveraineté, reddition des comptes, justice indépendante, emploi des jeunes. Un contrat moral d'une clarté rare dans l'histoire politique sénégalaise.

Trente mois plus tard, examinons le contrat, ligne par ligne.

La souveraineté, sous-traitée

Le premier chapitre du contrat portait un nom : souveraineté économique. Il s'achève par un communiqué du Fonds monétaire international.

Le 1er septembre 2026, au terme de la huitième mission du Fonds depuis l'élection présidentielle, Dakar a décroché un accord au niveau des services ouvrant la voie à un programme de 2,2 milliards de dollars sur trente-six mois. Le même jour, le ministère des Finances annonçait que l'État restructurerait sa dette dans le cadre commun renforcé du G20. Traduisons : le candidat de la rupture avec les institutions de Bretton Woods termine en négociant les modalités de sa dette avec les créanciers du G20, sous supervision du FMI.

On objectera, à juste titre, que la dette dissimulée est un héritage. C'est vrai. L'audit de la Cour des comptes publié en février 2025 a établi une manipulation délibérée des données budgétaires sous l'administration précédente, portant l'encours réel à près de 100 % du PIB fin 2023 contre 74 % officiellement déclarés. Le FMI lui-même a validé ce constat.

Mais gouverner, ce n'est pas hériter, c'est décider. Et sur la décision, le pouvoir a été introuvable pendant deux ans. Deux ans d'allers-retours, huit missions du Fonds, un programme de 1,8 milliard suspendu, une signature souveraine dégradée, des taux qui s'envolent, une dette qui franchit les 132 % du PIB — et pendant ce temps, à Dakar, un chef de l'État et son Premier ministre qui s'affrontaient publiquement sur la conduite à tenir. Le coût de cette indécision n'a pas été payé par le Palais. Il a été payé par les ménages.

La rupture, retournée contre elle-même

Le 22 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye limoge Ousmane Sonko. Trois jours plus tard, il nomme Ahmadou Al Aminou Lô, ancien de la BCEAO, profil technique, à la Primature. Le 26 mai, Sonko est élu président de l'Assemblée nationale.

Lisons cette séquence pour ce qu'elle est. Le président a écarté son mentor de l'exécutif — et l'a installé à la tête du pouvoir législatif, où le PASTEF demeure la première force. Puis, le 25 juillet, il a quitté le parti qui l'avait porté au pouvoir pour fonder le sien, Kiiraay – Les Patriotes républicains.

Un chef d'État qui, à mi-mandat, doit se doter d'un parti pour exister n'affirme pas son autorité : il constate qu'il n'en avait pas. Il ne reste plus, avenue Roume, qu'un président sans base militante constituée, face à une Assemblée qu'il ne contrôle pas et que préside l'homme qu'il a congédié. La stabilité que les Sénégalais avaient achetée en 2024 a été dépensée en querelle de succession — une querelle ouverte quatre ans avant l'échéance de 2029.

Le calendrier électoral, ce miroir

C'est ici que le dossier devient grave.

Les mandats des élus locaux expirent en janvier 2027. À ce jour, le président n'a signé ni le décret fixant la date du scrutin, ni celui ouvrant la révision des listes électorales. Le 1er septembre 2026, la chambre administrative de la Cour suprême a rejeté les requêtes déposées par une partie de l'opposition et de la société civile qui demandaient de l'y contraindre. La conseillère spéciale du chef de l'État et figure de son nouveau parti, Aminata Touré, a estimé publiquement qu'il disposait de « toute l'année 2027 ». Le Front pour la défense de la démocratie et de la République dénonce, lui, une inertie délibérée.

Chacun voit l'arithmétique : un parti présidentiel né en juillet 2026 a besoin de temps pour s'implanter avant d'affronter, dans les communes, la machine du PASTEF. Plus le scrutin recule, mieux le Palais se porte.

Or la question n'est pas arithmétique. Elle est morale. Bassirou Diomaye Faye doit sa fonction, littéralement, au refus sénégalais d'un report d'élection. En février 2024, lorsque son prédécesseur a tenté de décaler la présidentielle, c'est le Conseil constitutionnel, la rue et une jeunesse mobilisée qui ont tenu. Le glissement d'un calendrier électoral, dans ce pays, n'est pas une question technique : c'est la ligne rouge. Que le bénéficiaire direct de ce sursaut civique laisse aujourd'hui planer le doute sur la tenue des locales dans les délais est plus qu'une faute politique. C'est un reniement.

Le reste du contrat

Sur la justice, les Assises tenues en 2024 devaient accoucher d'une réforme de fond. Deux ans plus tard, l'essentiel n'a pas été engagé, un ministre de la Justice a été remplacé en cours de route, et la question de l'indépendance du parquet — promesse cardinale du PASTEF dans l'opposition — reste entière.

Sur l'emploi, la jeunesse attend toujours. Le chômage massif demeure, l'émigration reste un horizon pour une partie des moins de trente ans, et une part considérable de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les baisses de prix consenties sur les produits essentiels sont réelles ; elles ne font pas une politique de l'emploi.

Un homme seul

On peut porter à son crédit d'avoir commandé l'audit qui a révélé le mensonge budgétaire de ses prédécesseurs. C'est un acte de courage, et il faut le dire. On peut lui reconnaître d'avoir, en écartant Sonko, mis fin à une ambiguïté institutionnelle intenable — un président élu qui semblait gouverner sous tutelle.

Mais le courage d'un audit ne remplace pas une politique, et la clarification d'un organigramme ne remplace pas une majorité.

Ce qui reste, à mi-mandat, c'est un homme seul avenue Roume. Sans le parti qui l'a fait. Sans l'Assemblée qui le juge. Sans les marges budgétaires qui permettent de tenir une promesse sociale. Et désormais sans l'alibi de l'héritage, puisque le programme du FMI l'engage, lui, sur des chiffres qu'il aura signés.

Il lui reste une chose : un décret à signer, et une date à donner aux Sénégalais. Ce serait peu. Ce serait beaucoup. Et cela dirait, plus que tous les discours à la Nation, s'il est encore l'homme de mars 2024. Edouard LEBLAN