YANKHOBA DIEME : Homme politiquement enraciné en Casamance

En se rendant à Ziguinchor, Oussouye, Bignona et dans les autres localités de la Casamance, le ministre des Forces armées, Yankhoba Diémé, ne porte pas seulement un message institutionnel du président Bassirou Diomaye Faye. Dans une région longtemps considérée comme l’un des principaux bastions politiques d’Ousmane Sonko et de Pastef, sa présence prend une dimension éminemment politique. La rupture entre les deux anciens compagnons de lutte ouvre désormais une nouvelle bataille : celle du contrôle politique du Sud. Et Yankhoba Diémé pourrait bien être l’un des principaux artisans de cette reconquête au profit du chef de l’État et de son parti, Kiiraay.
Une tournée qui fait renaître l’espoir
L’arrivée de Yankhoba Diémé à Ziguinchor, ce jeudi 27 août, n’est pas passée inaperçue. Le ministre des Forces armées a entamé une tournée de plusieurs jours dans la région, avec notamment des étapes à Oussouye et Ziguinchor, avant de poursuivre son déplacement dans le département de Bignona. Officiellement, il est porteur d’un message du président de la République, Bassirou Diomaye Faye, destiné aux autorités religieuses et coutumières. Mais derrière cette mission officielle se dessine une réalité politique difficile à ignorer.
Car Yankhoba Diémé n’est pas un ministre quelconque envoyé dans une région comme simple représentant administratif du chef de l’État. Originaire de la Casamance, ancien président du Conseil départemental de Bignona et ancien membre du gouvernement dirigé par Ousmane Sonko, il connaît parfaitement les réalités politiques, sociales et communautaires du Sud. Son implantation locale constitue donc un atout considérable au moment où une nouvelle recomposition politique se dessine.
La tournée intervient surtout quelques semaines après l'officialisation de la création de Kiiraay – Les Patriotes républicains, la nouvelle formation politique du président Bassirou Diomaye Faye. Cette création a consacré la rupture politique avec Ousmane Sonko et avec Pastef.
Dès lors, le déplacement de Yankhoba Diémé peut être lu comme l’une des premières opérations de terrain destinées à tester la capacité du camp présidentiel à reprendre pied dans une région où Sonko a construit une grande partie de son aura politique.
Ziguinchor, fief d’Ousmane Sonko
Pour comprendre l’importance de cette tournée, il faut mesurer la place particulière de Ziguinchor dans l’histoire politique récente du Sénégal.
Pendant plusieurs années, la capitale de la Casamance a été l’un des principaux foyers de mobilisation autour d’Ousmane Sonko. Le leader de Pastef y a été maire de 2022 à 2024, avant de quitter cette fonction après son entrée à la Primature.
Ziguinchor n’était donc pas seulement une collectivité locale dirigée par Sonko. Elle constituait un symbole politique. Le vote du Sud avait contribué à installer l’image d’un leader national fortement enraciné dans son terroir, capable de transformer une implantation locale en force politique nationale. Mais, la rupture avec Bassirou Diomaye Faye bouleverse cette équation.
Pendant la période de conquête du pouvoir, les deux hommes apparaissaient comme les deux faces d'une même dynamique politique : Sonko incarnait le leadership politique et la mobilisation populaire ; Diomaye Faye représentait la candidature capable de franchir les obstacles institutionnels et électoraux.
Aujourd’hui, cette complémentarité appartient au passé.
Le président de la République dispose désormais de sa propre formation politique, tandis que Sonko conserve la direction de Pastef. Les deux camps devront désormais mesurer leur influence directement auprès des électeurs. Et c’est précisément dans cette perspective que Ziguinchor devient un terrain de confrontation politique majeur.
Yankhoba Diémé, une légitimité sociale et politique
La trajectoire de Yankhoba Diémé donne à cette bataille une dimension particulière. Il a été ministre dans les gouvernements issus de la victoire de la coalition présidentielle, d’abord comme ministre du Travail, de l’Emploi et des Relations avec les institutions, puis comme ministre des Infrastructures et des Transports terrestres et aériens sous le magistère de Bassirou Diomaye Faye et avec Ousmane Sonko à la Primature.
Sa nomination, en juin 2026, à la tête du ministère des Forces armées constitue ensuite un changement de dimension. Le portefeuille qu’il occupe désormais le place au cœur de l’appareil d’État et lui confère une stature nationale nouvelle. Le ministère des Forces armées a officiellement changé de direction avec son installation le 4 juin 2026.
Mais son rôle politique ne s’arrête manifestement pas à ses fonctions gouvernementales.
Avant même cette tournée casamançaise, son nom était associé à l’implantation de Kiiraay. Des informations publiées en août font état de ralliements de maires à la nouvelle formation politique sous son impulsion.
Cette dynamique est importante.
Elle signifie que le camp présidentiel ne cherche plus seulement à gouverner depuis Dakar. Il entreprend désormais de construire une organisation politique capable de concurrencer Pastef sur le terrain.
Le message de Diomaye Faye transmis aux rois et aux religieux
À Oussouye, Yankhoba Diémé a rencontré plusieurs autorités coutumières et religieuses. Il a notamment été reçu par le roi Sibiloumbaye Diédhiou, puis par différents responsables religieux et coutumiers. À Ziguinchor, il s’est entretenu avec l’imam ratib de la ville et avec des responsables de l’Église.
Officiellement, le message est celui du président de la République : paix, stabilité, cohésion nationale et développement.
Mais le choix des interlocuteurs est lui-même révélateur.
Dans une région où les autorités traditionnelles, religieuses et communautaires jouent un rôle essentiel dans la médiation sociale, la construction de la paix et l’acceptabilité des politiques publiques, établir ou rétablir des passerelles avec ces acteurs constitue une démarche politiquement stratégique.
Le pouvoir ne peut pas ignorer le poids de ces réseaux.
Dans une Casamance longtemps marquée par le conflit, la question de la paix est naturellement centrale. Mais la paix est aussi devenue un enjeu politique. Celui qui réussira à apparaître comme le pouvoir capable de consolider durablement la stabilité du Sud disposera d’un argument considérable auprès des populations.
Le ministre a présenté les actions engagées par l’État comme la traduction de la volonté présidentielle de faire de la Casamance une composante pleinement intégrée du projet national.
Cette communication rejoint les grands projets d’infrastructures annoncés pour la région : deuxième pont de Ziguinchor, amélioration des axes routiers, liaison Ziguinchor-Cap Skirring, axe Oussouye-Mlomp, Bignona-Diouloulou-Kafountine ou encore Ziguinchor-Mpack.
Autrement dit, le camp présidentiel veut désormais faire du développement de la Casamance l’un de ses principaux arguments politiques.
Le deuxième pont de Ziguinchor, un enjeu politique autant qu’économique
La question des infrastructures est loin d’être secondaire dans cette bataille.
Le ministre a annoncé que le président Bassirou Diomaye Faye viendrait lui-même poser la première pierre du deuxième pont de Ziguinchor.
Cette annonce possède une portée symbolique évidente.
Dans une région où les populations ont longtemps dénoncé l’enclavement, les difficultés de circulation et le sentiment d’éloignement par rapport au pouvoir central, les infrastructures constituent un langage politique particulièrement efficace.
Le pouvoir peut ainsi opposer au discours partisan une politique de réalisations concrètes.
Le raisonnement est simple : après la rupture entre les deux camps, il ne suffira plus de revendiquer l’héritage de la mobilisation populaire. Il faudra montrer ce que chaque camp est capable de réaliser.
Et c’est précisément sur ce terrain que le président Diomaye Faye entend manifestement construire sa légitimité en Casamance.
Une bataille pour l’héritage de Pastef
Le véritable enjeu de la tournée de Yankhoba Diémé est donc peut-être ailleurs : dans la bataille pour l’héritage politique de Pastef.
Pendant des années, le parti d’Ousmane Sonko a incarné une opposition radicale au système politique traditionnel. Son implantation en Casamance a constitué l’un des éléments importants de sa force.
Mais le paysage a changé.
La création de Kiiraay par Bassirou Diomaye Faye a transformé l’ancienne majorité politique en deux pôles distincts. Les prochaines échéances électorales permettront de mesurer lequel des deux conservera la capacité de mobiliser l’électorat qui avait porté le projet de rupture.
Des observateurs ont d’ailleurs déjà identifié les prochaines élections locales comme un possible premier grand test du rapport de force entre les deux camps.
Dans cette perspective, la Casamance représente un enjeu stratégique.
Si Pastef conserve son implantation historique à Ziguinchor et dans le Sud, Sonko pourra continuer à revendiquer une capacité de mobilisation territoriale importante.
Si, à l’inverse, Kiiraay réussit à s’implanter durablement dans la région, le rapport de force national pourrait être profondément modifié.
Yankhoba Diémé, un « pont » entre Diomaye et la Casamance
C’est ici que la personnalité de Yankhoba Diémé prend toute son importance.
Le ministre dispose d’un avantage que ne possèdent pas nécessairement les responsables venus de Dakar : il connaît les codes politiques, sociaux et culturels de la Casamance.
Il peut donc jouer le rôle d’intermédiaire entre le pouvoir central et les populations locales.
Sa tournée ne ressemble d'ailleurs pas à une simple visite administrative. Elle associe les autorités coutumières, les religieux, les acteurs communautaires et les responsables locaux.
Cette méthode rappelle que, dans le Sud, la politique ne se gagne pas uniquement par des meetings.
Elle se gagne également par les réseaux, les alliances, les visites, les médiations et la capacité à maintenir un dialogue permanent avec les différentes composantes de la société.
Une première démonstration de force ?
L'accueil réservé au ministre à Ziguinchor constitue également un élément à observer.
Selon plusieurs comptes rendus, Yankhoba Diémé a été accueilli par une importante mobilisation à son arrivée à l'aéroport. Le ministre a interprété cette mobilisation comme un signe d'adhésion aux actions du président Bassirou Diomaye Faye en Casamance.
Il convient toutefois de rester prudent dans l'interprétation politique de cette mobilisation. Un accueil populaire ne constitue pas, à lui seul, une preuve d'un basculement électoral. La seule véritable mesure du rapport de force demeure le vote.
Mais politiquement, l'image est importante. Elle permet au camp présidentiel de montrer qu'il peut désormais organiser une présence politique au Sud sans nécessairement passer par les structures traditionnelles de Pastef. C'est peut-être là le premier objectif de cette tournée.
Pendant longtemps, Ziguinchor a été décrite comme l'un des principaux fiefs politiques d'Ousmane Sonko.
Le véritable défi du camp présidentiel consiste maintenant à démontrer que cette situation n'est pas irréversible. La stratégie semble reposer sur plusieurs leviers : l'implantation de Kiiraay, la mobilisation de responsables locaux, la valorisation des réalisations du gouvernement, le rapprochement avec les autorités coutumières et religieuses et, surtout, l'utilisation de personnalités politiquement enracinées comme Yankhoba Diémé. Et cette bataille commence nécessairement par les territoires qui ont été les plus fortement associés à cette révolution. La tournée de Yankhoba Diémé pourrait ainsi être considérée comme le début d'une nouvelle séquence politique.
Le ministre ne vient pas à Ziguinchor pour demander aux Casamançais de choisir entre Dakar et la Casamance. Il vient défendre l'idée que le projet présidentiel est désormais capable de parler directement au Sud, de s'y implanter et d'y produire des résultats.
Le camp de Diomaye Faye cherche à investir le terrain local : infrastructures, paix, développement, proximité avec les populations et alliances avec les acteurs communautaires. C'est probablement là que se jouera une partie de la bataille.
Vers l'effacement de Pastef
À ce stade, il serait prématuré d'affirmer que Pastef est déjà effacé de Ziguinchor ou de Casamance. Le parti dispose encore d'un capital politique considérable et l'influence personnelle d'Ousmane Sonko demeure un facteur majeur.
En revanche, un processus de recomposition est clairement engagé. La création de Kiiraay, les ralliements annoncés, la mobilisation de responsables locaux autour de Yankhoba Diémé et la présence de plus en plus visible du camp présidentiel sur le terrain montrent que le monopole politique dont Pastef pouvait se prévaloir dans certaines zones n'est plus acquis. C'est cette évolution qui donne à la tournée de Yankhoba Diémé toute sa portée.
Au fond, ce qui se joue à Ziguinchor dépasse les personnes. Il s'agit d'une bataille pour l'avenir du mouvement politique né autour de Pastef.
Pendant la conquête du pouvoir, Diomaye et Sonko avaient besoin l'un de l'autre. Aujourd'hui, chacun doit construire son propre appareil, sa propre base et sa propre légitimité. Le président dispose de l'État, de l'appareil gouvernemental et désormais de Kiiraay. Sonko dispose de Pastef, d'un appareil militant construit sur plusieurs années et d'une forte capacité de mobilisation.
La Casamance, elle, se retrouve au cœur de cette nouvelle confrontation politique. Et Yankhoba Diémé pourrait être appelé à y jouer un rôle central.
Son déplacement à Ziguinchor, ses rencontres avec les autorités religieuses et coutumières, son discours sur l'intégration de la Casamance, la mise en avant des grands projets et sa proximité avec le président Diomaye Faye constituent autant de signaux.
Si Kiiraay réussit à transformer cette présence institutionnelle en implantation politique durable, la tournée de Yankhoba Diémé pourrait rétrospectivement apparaître comme le premier acte d'une reconquête politique du Sud. Et dans ce scénario, l'enjeu ne serait plus simplement de conquérir Ziguinchor. Michel DIOUF